Agrégateur de flux
L’humain fait que ça tient
Crédit photo : Romane Chaufouraux
Selon la maison de l’autisme, 14 écoles accueillent les enfants autistes de type 2 à Bruxelles. À l’Étincelle, école spécialisée bruxelloise, les budgets sont serrés. Les murs manquent de peinture et le plafond menace de s’effondrer. Pourtant ce type d’enseignement est plus que nécessaire. Derrière les moyens précaires se cache une richesse : celle de l’humain. Ici, l’autisme n’est pas un obstacle, c’est un langage que l’équipe pédagogique et paramédicale décode chaque jour. Instituteurs, logopèdes, psychomotriciennes… débordent d’initiatives avec un objectif commun, le bien être des enfants.
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Bruxelles : une ville qu’on finit par quitter ?
Photo (CC) Jan Van der Wolf
La capitale attire… mais tend à repousser. Depuis de nombreuses années, les Bruxellois quittent la capitale pour rejoindre périphéries. Alors que le profil des citoyens concernés évolue, la hausse des loyers ne peut pas expliquer, à elle seule, ce phénomène observable depuis les années soixante.
Bruxelles se révèle être le lieu idéal pour entamer des études, obtenir un premier emploi et vivre une expérience formatrice en colocation. Toutefois, force est de constater que la ville n’est pas propice à l’ancrage résidentiel et que de nombreux citadins quittent Bruxelles chaque année. Cet exode urbain ne pourrait être qu’une façade derrière laquelle se cacheraient des dynamiques plus profondes, comme la présence de grands espaces, des cadres de vie plus verts ou encore l’influence de la hausse des prix du logement.
Migration péri-urbaine : une fuite ancienne en pleine expansionDepuis 2019, Bruxelles enregistre un nombre croissant de personnes qui quittent ses murs. Dans un contexte où la ville fait face à de nombreux défis politiques et institutionnels, la fragilité de son habitabilité se ressent dans la hausse des prix sur le marché locatif. Si le coût et la qualité de vie constituent un facteur de délocalisation des citadins vers d’autres régions, la nuance est de mise, précise Gilles Van Hamme, professeur en géographie économique à l’université libre de Bruxelles (ULB). « Ce phénomène existe depuis, au moins, les années soixante. Il s’agit de la périurbanisation, une tendance selon laquelle les ménages quittent la ville pour s’établir dans des espaces moins denses. À l’époque, ce sont davantage les classes moyennes et supérieures qui sortaient de la ville pour se diriger vers les Brabants, flamand et wallon. Le moteur principal de cet exil était l’accès à la propriété. Depuis les années 2000, ce processus reste très présent au sein des ménages aisés et s’étend également aux classes populaires.»
L’analyste en géographie et en démographie de l’Institut bruxellois de statistiques et d’analyses (IBSA) Jean-Pierre Hermia observe la même évolution du phénomène. Il ajoute que « ces ménages moins favorisés quittent Bruxelles pour s’installer vers les villes de Vilvoorde, Ninove ou Alost, du côté du Brabant flamand. Ils se rendent parfois plus loin, dans les régions de Charleroi ou de La Louvière, où il existe des logements moins chers, que ce soit au niveau locatif ou acquisitif ».
Marché immobilier : les prix repoussent-ils les habitants?La hausse continue des prix de l’immobilier dans la capitale est indéniable, et se cristallise dans les données sur les départs de la capitale enregistrés par l’institut de statistiques : l’année 2021 fut celle de tous les records , avec 44 905 sorties de Bruxelles enregistrées. Parallèlement, Federia, la fédération des agents immobiliers francophones de Belgique, a établi un comparatif des prix des loyers à Bruxelles entre 2019 et 2024. Elle rend compte d’une augmentation de 21,08 % pour l’ensemble des logements de la région.
Si les deux phénomènes semblent liés, Jean-Pierre Hermia se veut prudent quand il s’agit d’interpréter une éventuelle causalité. « Les prix de l’immobilier à Bruxelles ont beaucoup augmenté, ce qui peut renforcer la périurbanisation. Mais l’IBSA n’a pas étudié de lien direct de cause à effet avec l’augmentation des sorties. » Gilles Van Hamme abonde dans le même sens, et insiste sur l’existence de dynamiques constantes : « Il faut toujours concevoir la ville, et le centre-ville en particulier, comme un espace où il y a énormément de mouvements, où les gens viennent en fonction de leur parcours de vie, des rencontres qu’ils ont et de leurs projets ».
Au delà des chiffres, des trajectoires de vieAu delà des départs enregistrés, les profils des citadins qui quittent la capitale varient. Hugo Périlleux, géographe, économiste et post-doctorant à l’ULB, distinguent deux profils qui bougent différemment dans le pays. « Certains partent de Bruxelles alors qu’ils possèdent déjà un logement, tandis que d’autres quittent la ville pour pouvoir devenir propriétaires. Les plus modestes s’installent principalement dans la périphérie nord, où les loyers sont plus bas. Certains restent locataires, mais beaucoup cherchent avant tout à accéder à la propriété ». La transformation du marché du travail n’est pas non plus étrangère à cet exode, à en croire les propos de Sarah De Laet, géographe et militante pour le Front Anti-Expulsion : « les classes populaires urbaines sont prises en étau. D’un côté, le travail devient plus rare et plus précaire, ce qui fragilise les conditions de vie ; de l’autre, la hausse des prix du logement dans les grandes villes les repousse toujours plus loin des centres ».
De nombreux experts s’accordent à dire que si la hausse des loyers à Bruxelles peut être considérée comme un facteur de périurbanisation, elle doit être abordée avec précaution. Au-delà de la mise sous tension du marché locatif, les départs de la capitale peuvent également s’expliquer à l’aune des trajectoires de vie et des capitaux individuels. Pour autant, l’heure est au constat : la Région de Bruxelles-Capitale peine toujours à retenir ses habitants.
Méthodologie
- Notre base de travail : données fournies par l’IBSA, chiffres liés à l’augmentation des loyers à Bruxelles obtenus via l’étude de Federia. Consultation de la documentation suivante :
- Indice des prix des logements
- Focus n°78 — Baromètre démographique 2025 de la Région de Bruxelles-Capitale
- H. Berns, E. Lenel, C. Schaut et G. Van Hamme, « Pour un changement de paradigme dans la politique d’attractivité résidentielle en Région de Bruxelles-Capitale », Brussels Studies [En ligne], Collection générale, 172, mis en ligne le 09 octobre 2022.
- S. De Laet, « Les classes populaires aussi quittent Bruxelles. Une analyse de la périurbanisation des populations à bas revenus », Brussels Studies [En ligne], Collection générale, 121, mis en ligne le 12 mars 2018, consulté le 26 juin 2024.
- A. Mayence, A Bruxelles, plus d’un logement sur cinq est impacté par des problèmes d’humidité.
- Perspectives économiques régionales 2025-2030
- Calcul du taux de variation des mouvements de population entre Bruxelles et le reste de la Belgique, par année (sur base des données fournies par l’IBSA).
- Calcul de l’évolution des prix moyens des loyers dans la capitale, par commune, afin de parvenir à un taux de variation entre 2019 et 2024 (Federia).
- Encodage dans une base de donnée.
- Nous sommes parvenues à une question de recherche : “La hausse des prix des loyers à Bruxelles conditionne-t-elle plus de mouvements de population ? Les locataires sortent-ils davantage de Bruxelles afin de trouver un logement pour moins cher ?”.
- Contacts :
- Gilles Van Hamme (professeur en géographie économique)
- Jean-Pierre Hermia (analyste en géographie et en démographie à l’IBSA, Institut bruxellois de statistiques et d’analyses)
- Hugo Périlleux (géographe, économiste et chercheur post-doctorant à l’ULB)
- Sarah de Laet (géographe et militante pour le Front Anti-Expulsion)
- Dataviz :
- Deux cartes de Bruxelles comparant les loyers moyens par commune entre 2019 et 2024, afin de montrer l’augmentation de la hausse des prix des loyers.
- Un graphique affichant le nombre croissant d’excédents sorties de Bruxelles entre 2019 à 2024.
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La diversité de nationalité en Jupiler Pro League est-elle un facteur de performance ?
Bence Balla-Schottner, récupéré sur Unsplash
Depuis l’introduction des playoffs en 2010, les joueurs non belges constituent la majorité des effectifs de la Pro League. Quels sont les facteurs qui expliquent cette diversité de nationalités, et est-elle synonyme de performances ?
Les terrains belges sont assurément multiculturels. Sur les 15 dernières années, plus de 10 000 joueurs étrangers sont passés par la Jupiler Pro League. Depuis, environ 250 joueurs belges et plus de 700 joueurs issus d’autres pays foulent chaque semaine les pelouses de la première division.
Pas tous logés à la même enseigne
La présence de ces joueurs étrangers questionne, au regard des règles restrictives en la matière. L’Union Royale Belge des Sociétés de Football Associées (URBSFA) impose aux clubs belges d’inscrire sur chaque feuille de match au moins 6 joueurs formés en Belgique, c’est-à-dire des joueurs qui ont passé au moins trois saisons dans un club belge avant l’âge de 23 ans. En plus de cette règle, l’Union des Associations Européennes de Football (UEFA) impose à nos clubs d’avoir huit joueurs formés au pays dans leurs rangs.
Ces contraintes, censées garantir une qualité de formation pour les joueurs belges, ne décortiquent pas la nationalité des joueurs, mais bien le temps passé en Belgique. Ce qui provoque inévitablement une logique à deux vitesses tant cette logique n’est pas accessible à toutes les écuries. Selon Issam Rahmani, recruteur à La Louvière (RAAL), certains des plus gros clubs peuvent se permettre de recruter de jeunes joueurs très tôt à l’étranger. Une stratégie qui permet de s’assurer de respecter ces règles, alors que le vivier de jeunes talents belges n’est pas infini, et qui permet aux clubs de recruter ces joueurs à moindre coût, en raison de leur âge. “Comme on est un club avec assez peu de moyens, on mise davantage sur les jeunes joueurs de la région, et leur montée en puissance” , détaille Issam Rahmani.
Quelle intégration au sein de l’effectif ?Au fil des saisons, le nombre de joueurs belges est resté stable, alors que la transition d’un championnat de 18 équipes à seulement 16 a provoqué une baisse de 20% de joueurs étrangers dès 2023-2024. A en croire les clubs, les nationalités importent peu dans la mesure où la logique de recrutement est centrée sur la capacité d’intégration au sein du groupe. Issam Rahmani indique que plus que la nationalité, son club est attentif “à la ou les langues parlées parce que ce qui les intéresse, c’est la capacité d’adaptation du joueur au sein de l’effectif” .
La maîtrise des langues importe mais elle n’est pas non plus un critère excluant, confie le recruteur de la RAAL. “Si demain, on a l’occasion de recruter le futur Lionel Messi et qu’il parle mandarin, on ne va pas s’en priver pour autant. Dès leur arrivée, on demande aux joueurs s’ils désirent des cours de langue. Généralement, ils sont volontaires parce que ça fait partie du métier. C’est une question de professionnalisme” .
Des raisons purement économiques peuvent également expliquer cette forte présence de joueurs étrangers dans la Jupiler Pro League. Depuis quelques années, la Belgique s’est imposée comme une plaque tournante dans le monde du ballon rond. Nilson Angulo, ancien ailier d’Anderlecht, en est le parfait exemple : acheté pour moins de 2 millions d’euros en 2022, l’Equatorien a été revendu pour 17 millions d’euros à Sunderland cet hiver. Impliqué dans 13 buts en 22 matchs avec les Mauves cette saison, Angulo a le largement contribué au record historique battu par les clubs de Pro League lors des deux derniers mercato, qui ont enregistré 442 millions d’euros de chiffres d’affaires pour un bénéfice total de plus de 274 millions d’euros.
window.addEventListener("message",function(a){if(void 0!==a.data["datawrapper-height"]){var e=document.querySelectorAll("iframe");for(var t in a.data["datawrapper-height"])for(var r,i=0;r=e[i];i++)if(r.contentWindow===a.source){var d=a.data["datawrapper-height"][t]+"px";r.style.height=d}}});Le championnat belge est devenu un véritable tremplin pour de nombreux joueurs étrangers, où le scouting avisé permet d’importantes marges pour les clubs. En janvier 2026 encore, sur les 48 nouvelles recrues qui ont gonflé les rangs de la Jupiler Pro League, 36 étaient étrangères (pour 21 nationalités différentes). Preuve que pour bien vendre, il faut savoir dénicher de jeunes talents.
Les records de transferts observés cette saison ne sont donc pas le fruit du hasard dans un système ou la performance sportive passe peut-être trop souvent après la logique de valorisation. Plus qu’un championnat, la Jupiler Pro League est devenue un marché et sa capacité à maintenir un équilibre entre trading et performances conditionnera largement sa compétitivité dans les années à venir.
Boîte noire
Pour réaliser cet article, nous avons recensé, grâce à Transfermarkt, tous les joueurs passés en division 1 belge depuis la saison 2010-2011. Pour chaque saison, nous avons référencé l’équipe pour laquelle ils jouaient, leur nationalité et le classement final des clubs (après les Playoffs). Une fois le recensement effectué, nous avons analysé ces données, que nous avons mises en perpective aves les chiffres liés l’évolution du marché (dépenses, revenus et bénéfices des mercato de Jupiler Pro League).
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Jouer défensif, ça paye ?
Peut-être plus que des choix tactiques, les compositions des équipes à l’entame du match engendrent des différences au classement. Au fil des saisons, une tendance s’installe : les équipes qui empilent les défenseurs ne sont pas celles qui encaissent le moins. Ni celles qui gagnent le plus.
Dimanche 14 décembre 2025, Dender accueille le Club de Bruges dans le cadre de la 18e journée du championnat belge. Alors que les hôtes occupent la dernière place du classement, leur coach, Hayk Milkon, adopte une formation défensive. Cinq défenseurs sont alignés pour obtenir un résultat positif contre les Brugeois. Et pourtant, rien n’y fait. La rencontre se solde par une défaite sèche 1-5 à domicile. Un mois plus tard, le 16 janvier, le Club de Bruges reçoit la RAAL (Royale Association Athlétique Louviéroise). Alors que les Louviérois sont 13ème au classement, le coach de La Louvière, Frédéric Taquin, s’est montré joueur : « nous avons mis en place un jeu de position ambitieux et nous avons joué le tout pour le tout » . Seulement trois défenseurs alignés pour les promus et un résultat totalement différent, une victoire 2-3 à Bruges.
Si ces matchs ne sont que des exemples, ils illustrent toutefois une vraie tendance de fond. Plus les équipes alignent de défenseurs, plus leurs chances de perdre augmentent. Les statistiques sont éloquentes : quand une équipe joue à cinq défenseurs, elle a une chance sur deux de perdre.
Défendre à 5 : un choix de mal classéSi la majorité des matchs se jouent avec une défense à quatre ou à trois joueurs, le dispositif à cinq n’est pas anecdotique. Et paradoxalement, les équipes qui y recourent le plus souvent occupent majoritairement le bas du classement : elles se situent entre la 10e et la dernière place. Ces clubs, pourtant en quête urgente de points, optent pour ce système bien plus fréquemment (plus du double) que celles du haut de tableau alors que les données démontrent une inefficacité probante.
Contrairement aux croyances collectives, mettre le bus devant sa cage ne garantit ni la victoire, ni une meilleure solidité défensive. Une défense à cinq encaisse en moyenne 20% plus de buts que les défenses à trois ou quatre. Et n’allez pas croire que ces équipes se montrent alors plus prolifiques devant le but adverse puisqu’elles plantent en moyenne 25% de buts en moins.
Selon le coach de la RAAL Frédéric Taquin, les mauvaises performances des équipes à cinq défenseurs peuvent s’expliquer par le système de jeu observé dans le championnat belge. « Il y a 40% des buts encaissés qui proviennent des phases arrêtées en Jupiler Pro League. Une défense à cinq, c’est inévitablement plus de fautes concédées dans son dernier tiers, ce qui amène plus de danger devant son but » .
La fin des latéraux défensifsL’évolution du football a parfois provoqué des changements radicaux de composition d’équipe. Les joueurs aux extrémités des défenses, appelés « latéraux », ont par exemple vu leur rôle évoluer au fil du temps. « Dans les années 2000, les quatre de derrière étaient des joueurs uniquement à vocation défensive » , se souvient Ali Lukunku, ancien de joueur du Standard de Liège. Désormais, ces latéraux sont devenus des pistons, capables d’assurer un rôle offensif au besoin. Les grands gabarits ont laissé place aux joueurs plus petits, plus explosifs, capables de multiplier les allers-retours sur le côté. Et tout naturellement, les formations en 4-4-2 et en 4-3-3 ont connu des variantes avec des pistons : les 3-5-2 et le 3-4-3.
Toutefois, au delà des choix opérés sur la composition à l’entament des matches, les entraineurs doivent garder en tête une variable d’ajustement essentielle : l’adversaire. « Durant ma carrière, on s’est tout le temps adapté aux équipes meilleures que nous, et quand on était la meilleure des deux, c’était l’adversaire qui s’adaptait à nous » , souligne Lukunku.
Frédéric Taquin ne partage pas cette vision du football, même s’il la comprend. Tout dépend, selon lui, de la qualité disponible dans chaque effectif. Le tacticien illustre cette problématique par une métaphore automobile. « Dans un même championnat, certains roulent en Ferrari, d’autres en Golf ou en BMW. Dès lors, vouloir jouer à armes égales peut s’avérer suicidaire » . Taquin et son équipe font le choix d’être sans complexe : défense agressive, en avançant, et en gardant à l’esprit qu’ils n’ont rien à perdre.
L’ensemble de nos données a été collectées sur Transfermarkt, à partir des pages de chacun des 27 clubs ayant évolué en Jupiler Pro League de la saison 2012-2013 à la saison 2025-2026. Tous les matches des phases classiques du championnat belge du 1er juillet 2012 au 1er février 2026 ont été analysés. Les informations ont ensuite été structurées selon l’ordre suivant : la journée, la date, le classement du club, le lieu, l’adversaire, le classement de l’adversaire, la composition de l’équipe au coup d’envoi, le coach et le score. Sur l’ensemble des formations recensées, certaines ont été regroupées lorsqu’elles ne représentaient que des variantes d’un même système, afin d’obtenir des résultats plus représentatifs.
Notre base de donnée utilisée pour réaliser cette enquête.
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La Belgique importe toujours des espèces exotiques protégées
Image: Pexels
Le commerce d’espèces exotiques protégées en Belgique suit une tendance de fond : il est soumis à un cadre légal de plus en plus restrictif mais les autorités manquent de moyens pour l’éradiquer complètement. Des mammifères aux coraux, en passant par des vêtements en cuir ou des squelettes, notre pays a importé des millions d’espèces depuis 1980. Analyse d’un phénomène polymorphe.
Entouré d’animaux dès son plus jeune âge, Alexis se découvre très vite une passion pour les espèces exotiques. “J’ai une tortue d’Hermann et j’avais un chirurgien d’eau de mer, un Zebrasoma Flavescens”, explique cet habitant de Kraainem âgé de 23 ans. “Le Zebrasoma flavescens, je l’ai payé 350 euros, ce qui est relativement peu cher pour un poisson de cette espèce. C’est un peu le Graal en aquariophilie marine. »
L’accès à ces espèces est parfois anormalement simple. Alexis a pu se procurer ce poisson, unique à ses yeux, via un commerce d’aquarium qui fermait boutique et qui n’avait pas les permis nécessaires. Quant à la tortue d’Hermann, il l’a obtenue via un éleveur particulier « en règles ». Pour finaliser l’achat, il a dû suivre plusieurs démarches et notamment acquérir un certificat de détention. “Lorsque j’ai reçu la tortue, elle était déjà pucée. Il y a vraiment eu un suivi. Et si un jour je dois m’en séparer ou que je dois la revendre, je dois transférer le dossier à la personne.”
La détention de certaines espèces exotiques est soumise à l’obtention de permis et de certificats délivrés dans le cadre de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). En Belgique, l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA ) encadre la légalité de ces importations, en étroite collaboration avec la douane, l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) et le service CITES du SPF Santé publique. Des contrôles sont notamment effectués dans les ports et les aéroports, environ tous les deux mois, afin de vérifier le respect des réglementations en matière d’importation de viande, de plantes, de produits végétaux et d’animaux. “Pour que le commerce soit légal, il faut que le pays exportateur délivre un permis d’exportation, et le pays importateur, un permis d’importation”, tranche Anne Vanden Bloock, membre de l’organe de gestion CITES.
De 2020 à 2024, les procès-verbaux pour infraction, des procès-verbaux avec saisie et des procès-verbaux d’avertissement n’ont pas fortement variés. En revanche, le nombre de contrôles CITES a diminué en quatre ans, aussi bien chez les éleveurs que sur les plateformes en ligne en raison d’un déficit de ressources humaines, financières et technologiques.
Les infractions observées concernent majoritairement la détention de ces espèces sans certificat ou leur commerce non documenté. Selon les données accessibles publiées par l’AFSCA en 2024, 854 passagers ont commis une infraction en rapportant des produits non conformes en Belgique. En presque dix ans, le nombre de passagers en infraction a presque doublé : seuls 468 passagers non-conformes été recensés en 2015.
Le corail toujours dans le viseurEntre 1984 et 2024, la Belgique a importé d’importantes quantités d’espèces exotiques menacées d’extinction provenant des quatre coins du monde. Animaux vivants, corail, caviar, vêtements ou chaussures en cuir, squelettes,… Rien que pour le Zimbabwé, la cellule CITES a enregistrés plus de 9 millions d’espèces et produits importés. L’Afrique du Sud, avec 6 millions d’espèces importées, puis la Chine, avec plus de 5 millions d’importations, complète ce sombre tableau.
Cliquez sur l’onglet pour voir quel pays exporte le plus d’animaux et/ou produits d’origine animale.
Au fil des ans, les législations et les règles sanitaires se sont durcies et les restrictions ont été élargies. « Dans le passé, la Belgique était un plus grand importateur d’animaux, mais ce n’est plus le cas depuis le début des années 2000. Concernant l’importation d’oiseaux, les contrôles sont beaucoup plus stricts en raison de la grippe aviaire. Les chiffres de l’importation de reptiles ont aussi diminué au cours des années. Maintenant, on s’intéresse davantage aux coraux », précise Anne Vanden Bloock.
En 2024, plus de 2700 importations d’espèces et produits exotiques ont été enregistrées en Belgique. Le corail représentait de loin l’élément le plus prisé, avec plus de 2 000 spécimens introduits, principalement pour l’aquariophilie. Suivaient les poissons (630), les mammifères (7), les oiseaux (4) et les reptiles (1). Si ces données ne sont pas anecdotiques, elles témoignent d’une réduction drastique de ces pratiques. À titre de comparaison, la Belgique importait plus de 10 600 animaux exotiques en 1984, année lors de laquelle les oiseaux trustaient la première place de ce commerce (10 100), talonnés par les mammifères (430) et les reptiles (56).
Alors que les contrôles diminuent aux frontières en raison du manque de personnel, les autorités sont soumises à une pression croissante : la quantité de cargaisons qui arrivent chaque jour dans les ports et les aéroports augmente, et des pays ne déclarent pas certains échanges ou exportations. “Il faut une impulsion politique et des moyens financiers”, insiste Justine Guiny, senior policy manager de l’organisation Traffic. « Notre organisation collabore avec les gouvernements. Nous réalisons des collectes de données qui permettent de travailler avec les douanes afin d’intercepter les marchandises aux différents points d’entrée des pays. Ces interceptions nécessitent de nombreux moyens technologiques, humains et des formations pour les agents sur place, qui sont aujourd’hui insuffisants. »
Depuis 1984, l’importation d’animaux exotiques menacés d’extinction a essentiellement des objectifs commerciaux. Des animaleries ou des particuliers en raffolent pour l’aquariophilie ou le marché des animaux de compagnie. Une infirme partie de ces exportations ont des visées scientifiques ou éducatives. Désormais, les autorités font face à de nouveaux défis : le trafic illégal explore de nouvelles voies pour contourner les règles en vigueur.
Méthodologie
Nous avons extrait les données à partir du site CITES, et nos données sont disponibles ici
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Enseignement à domicile : une scolarité bientôt réformée
CC Pexels
En passant de 1 230 élèves inscrits à près de 3 600 en l’espace de dix ans, l’enseignement à domicile n’a jamais autant séduit. Pourtant, en octobre 2025, Valérie Glatigny a exprimé vouloir réduire de 50 % le nombre d’enfants concernés d’ici 2028. Que prévoit ce modèle qui attire de plus en plus de parents, et est-il viable ?
La pandémie de Covid-19 qui a eu lieu en 2020-2021 apparaît comme un déclencheur pour de nombreuses familles qui ont opté pour un enseignement à domicile de leurs enfants. Cette période de confinement a permis à certains parents de tester ce type de scolarité, et ils ont parfois souhaité la prolonger.
Louis Cassart, gestionnaire de dossiers de l’enseignement à domicile à la Fédération Wallonie-Bruxelles, insiste sur le droit constitutionnel des parents. « En Fédération Wallonie-Bruxelles, l’enseignement obligatoire concerne tous les enfants de 5 à 18 ans. À partir du moment où les parents déclarent leur choix d’enseignement, ils exercent leur plein droit. Ils n’ont pas l’obligation d’en indiquer le motif ». Si toutes les déclarations ne mentionnent pas de raisons, pour l’année scolaire 2024-2025, ce sont les raisons pédagogiques qui ont le plus souvent justifié un enseignement à domicile.
Chaque année, environ 4 000 enfants sont déclarés au service de l’enseignement à domicile, comprenant deux tiers d’élèves instruits à domicile et un tiers dans des «écoles privées». Ces dernières sont des structures qui regroupent un nombre restreint d’étudiants dans lesquelles l’enseignement peut être individualisé.
A l’image de l’Alpha School, que Florence d’Oultremont a créé en 2021. Elle accueille aujourd’hui une soixantaine d’enfants âgés de deux ans et demi à treize ans. Avec en moyenne un enseignant pour sept élèves, elle entend mettre en place une pédagogie alternative et remédier aux difficultés de chacun. « Plus de 80 % de nos enfants de primaires sont des enfants avec des difficultés scolaires : des dys, de l’autisme, des troubles de l’attention, etc. », précise la fondatrice.
Que ce soit en école privée ou à domicile, ce type d’enseignement non subsidié représente un coût, selon Leen Deckers, travailleuse au sein de l’ASBL Enseignement À Domicile. Alors que des établissements privés peuvent demander jusqu’à 1 000 euros par mois, les dépenses peuvent vite s’accumuler dans l’enseignement à domicile, entre l’achat des manuels et du matériel. Sans compter que ce modèle mobilise le temps d’un parent qu’il ne consacre pas à un emploi rémunérateur.
Leen Deckers souligne aussi qu’au fur et à mesure que les matières se complexifient, les dépenses augmentent parce que certains parents font appel à des professeurs particuliers pour compléter leurs enseignements. De plus, nombreux sont ceux qui allouent une part de leur budget aux activités extra-scolaires, un moyen de socialisation majeur pour leurs enfants.
Ce modèle de scolarité séduit inégalement les différents niveaux d’enseignement. Les examens apparaissent comme une difficulté supplémentaire dans le parcours à domicile, « une épée de Damoclès au-dessus de la tête des élèves du secondaire », puisque tout échec signifie un retour à l’école dans l’année qui suit le dernier diplôme que l’élève a obtenu. L’accumulation de ces difficultés peut expliquer pourquoi beaucoup d’enfants quittent ce modèle au moment du secondaire.
window.addEventListener("message",function(a){if(void 0!==a.data["datawrapper-height"]){var e=document.querySelectorAll("iframe");for(var t in a.data["datawrapper-height"])for(var r,i=0;r=e[i];i++)if(r.contentWindow===a.source){var d=a.data["datawrapper-height"][t]+"px";r.style.height=d}}});
La plupart des élèves n’attendent pas ce changement de niveau pour quitter l’enseignement à domicile. Les chiffres sont formels : peu d’élèves enchainent les années scolaires dans ce modèle. A chaque rentrée académique, près de 40% des inscrits sont des nouveaux arrivants.
L’enseignement à domicile ne signifie pas une liberté pédagogie totale. « Il y a quand même des garde-fous, des contrôles qui sont effectués pour voir si tout se passe bien », précise Louis Cassart. En effet, pour les années primaires, des inspecteurs vérifient le niveau des élèves à la maison environ tous les deux ans. « La loi impose un contrôle l’année des 8 ans et un contrôle l’année des 10 ans. »
Ainsi, 1100 contrôles ont été réalisés durant l’année académique 2024/2025 en Fédération Wallonie-Bruxelles. En cas de premier contrôle raté, un second survient dans les six mois pour vérifier si le retard a été résorbé. Si l’inspecteur émet à nouveau un avis négatif, l’élève doit rejoindre l’enseignement traditionnel. Lors de l’année précédente, 131 élèves ont été renvoyés à l’école.
Dans la déclaration de politique communautaire, Valérie Glatiny, Ministre francophone de l’Education projette de « réduire de 50 % le nombre de jeunes en enseignement à domicile d’ici 2028 ». Son cabinet est convaincu qu’un « cadre scolaire est structurant et bénéfique aux apprentissages et à la socialisation des jeunes ».
Dans ce cadre, la réforme prévoit qu’un plan de formation serait demandé aux parents lorsqu’ils déclarent opter pour ce type d’enseignement à domicile. Et si le projet est jugé insuffisant, la déclaration pourrait être refusée et l’enfant réinscrit dans une école. Une autre nouveauté envisage un retour à l’école dès le premier contrôle (contre deux actuellement), si l’encadrement apparaît comme insatisfaisant. Tous les deux ans, ces contrôles devraient statuer de la bonne socialisation de l’enfant en plus de ses capacités scolaires.
La mise en œuvre de ce nouveau schéma de suivi des élèves en situation d’absentéisme ou de décrochage est « désormais programmée dans l’enseignement fondamental […] à partir de 2026-2027 », précise le cabinet. L’enseignement secondaire disposera, lui, d’une année supplémentaire.
Depuis septembre, une forme d’enseignement synchrone permet déjà aux élèves (sur avis médical) de s’inscrire dans une école sans être tenus de suivre l’ensemble des cours en présentiel.
Méthodologie :
Vous pouvez retrouvez toutes nos sources dans les liens ci-dessous :
- Identification de phénomènes : il y a une augmentation du taux d’élèves qui suivent l’enseignement à domicile en Fédération Wallonie-Bruxelles.
- Toutes nos données sont disponibles à ce lien.
- Récupération de données partagées via mail par le Service de L’Enseignement à Domicile. Ces données proviennent de leur base de données interne à laquelle ils n’ont pas souhaité nous donner accès pour des raisons de protection de la vie privée.
- Répartition du nombre d’élève en fondamental/secondaire
- Nombre d’élèves en école privée : information présente dans le dossier de presse de la rentrée 2025-2026 (+Nombre de contrôles effectués pour l’année 2024-2025).
- Consultation des questions parlementaires. 1000000020de039 1000000020da046
- Constat: Une réforme de l’enseignement à domicile est menée par la ministre Valérie Glatigny. Dans des réponses à des questions parlementaires, elle avance certains chiffres :
- Taux de renouvellement annuel.
- Nombre d’élèves qui retournent dans l’enseignement traditionnel suite à 2 contrôles négatifs.
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Davignon sur le banc des accusés
Longtemps, les responsabilités sont restées floues et difficilement établies dans l’affaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba. Mais aujourd’hui, le dossier refait surface devant la justice.
Au centre de l’attention figure Étienne Davignon, ancien commissaire européen et homme d’affaires influent. Il est appelé à s’expliquer sur son rôle de jeune diplomate lors du transfert du leader congolais vers les autorités katangaises.
La procédure doit permettre de mettre en lumière les zones d’ombre des violences et des crimes liés à la fin de la colonisation belge au Congo.
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Festivals belges : la diversité des genres pas au programme
source : Wikimedia Commons
En 2025, des centaines de milliers de festivaliers se sont pressés sur les plaines des différents festivals belges pour admirer de près leurs artistes favoris. Des scènes qui mettent essentiellement des hommes en avant.
Minuit 25. Scène principale, Les Ardentes. Le public liégeois est survolté à l’entame de la dernière performance du jour. Des enceintes jaillissent les premières paroles. “I’m good, yeah, I’m feelin’ alright. Baby, I’ma have the best f***ing life of my life”. David Guetta lance son set en clôture de cette première journée de festival avec son morceau I’m good. Le DJ français est une des têtes d’affiche de la journée d’ouverture, en compagnie des rappeurs Damso, Vald, Kaaris, Laylow et Soolking. Le point commun entre tous ces artistes ? Ce sont des hommes. En 2025, l’écrasante majorité des artistes qui se sont produits dans le festival liégeois sont masculins. Et le cas des Ardentes n’est pas isolé.
La parité des genres attendra dans les festivalsLes dix plus gros festivals de musique en Belgique affichent la même tendance, sans exception. Les artistes masculins trustent le haut de l’affiche, ne laissant qu’une petite part aux autres genres. À Tomorrowland et aux Ardentes, 8 artistes sur 10 sont des hommes, sans compter les groupes mixtes. “C’était catastrophique les Ardentes l’an passé, il n’y avait que 3 meufs sur l’affiche…”, déplore Charles, chanteuse belge. Autre festival belge, mais même problème : les artistes féminines sont quasiment inexistantes dans la programmation du Graspop Metal Meeting.
Le ‘meilleur élève’ de la classe se trouve du côté de Namur. L’année passée, 14 artistes féminines se sont produites aux Solidarités. Pas de quoi s’exclamer non plus puisque celles-ci ne représentent que 30% de la programmation du festival namurois.
Pour Mathieu Fonsny, programmateur du Dour Festival, il n’est pas toujours aisé d’atteindre une parité genrée. “Nous avons la volonté de programmer plus d’artistes non-masculins, mais nous dépendons aussi de leur disponibilité. À Dour, nous proposons une programmation reggae, rock et métal. Ces genres musicaux souffrent d’une sous-représentation féminine. » Marc Radelet, attaché de presse du festival des Francofolies de Spa, le rejoint : “nous dépendons de l’actualité musicale et des styles de musiques recherchés. Cette année, nous aurons une journée plus urbaine. Ce jour-là, nous aurons moins d’artistes féminines même si ce genre se féminise de plus en plus”. Le festival spadois reste néanmoins attentif à la question, mais précise : « nous ne nous mettons pas de pression pour arriver à 50-50 en terme de parité, car nous n’y arriverons pas”.
Ce constat ne se limite pas aux gros festivals belges. Le rapport de Scivias, la plateforme pour l’égalité dans la musique en Fédération Wallonie-Bruxelles, partage cette réalité de terrain largement en défaveur des femmes cisgenres, des personnes non-binaires et transgenres. Publié en 2024, le rapport porte sur les 32 festivals de musique qui se tiennent en Fédération Wallonie-Bruxelles et fait le constat amer que ces artistes ne sont représentées que dans 35% de la programmation totale.
“Dans les différentes aides apportées au secteur, il y a des obligations en termes diversité des genres”, rappelle Diane Dernouchamps, du service des musiques de l’Administration générale de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles. “Il n’y a pas de quota contraignant, mais le critère est pris en compte par la Commission des Musiques”.
Une Belgique très électroA défaut de proposer une parité de genres, les festivals belges exposent une diversité de genres musicaux, électro en tête. Depuis quelques années, l’électro est particulièrement en vue sur la scène belge, portée par Tomorrowland. Le festival draine chaque année 400 000 personnes venues du monde entier pour écouter les performances de Charlotte de Witte ou Martin Garrix. Et tous festivals confondus, plus de 800 artistes électro ont performé l’été passé en Belgique.
Le monde festivalier belge ne se résume pas à Tomorrowland et à l’électro. Les Ardentes offrent un terrain de jeu particulier à la scène hip-pop et rap, quand les métalleux se rendent au Graspop Metal Meeting de Dessel, ou que les fans de rock et de pop prennent la direction du Brabant Flamand pour profiter du Rock Werchter. L’été musical en Belgique est éclectique, et séduit aux quatre coins du pays. Mais ces festivals belges offrent-ils une vitrine aux artistes locaux ?
Les artistes belges pas toujours au-devant de la scèneLe succès des festivals repose principalement sur une programmation internationale. Pour certains d’entre eux, la présence d’artistes belges s’avère anecdotique. Au Graspop Metal Meeting par exemple, près de la moitié des artistes sont américains, et les Belges n’ont presque pas voix au chapitre.
Seuls trois festivals se démarquent avec une affiche majoritairement belge : les Francofolies, les Lokerse Feesten et les Solidarités. “C’est l’un des premiers critères de programmation pour les Francofolies de Spa”, explique Marc Radelet. “Le festival est avant tout centré sur des artistes issus de l’espace francophone. Cela dit, ce n’est pas un critère d’exclusion. La scène belge est assez riche et nous avons accueilli quelques interprètes flamands aussi, même s’ils chantent en anglais.”
Ce type d’événements constitue un vrai tremplin pour les artistes belges. À Dour, “on souhaite que les gens ne viennent pas uniquement que pour les têtes d’affiches”, affirme Mathieu Fonsny. “Si les festivaliers rentrent chez eux le soir avec peut-être 4 ou 5 nouveaux groupes en tête, dont des Belges, cela nous rend fiers”.
Fin juin, Couleur Café et le Graspop ouvriront à nouveau l’été festivalier en Belgique. Un été musical chargé, déjà prêt à faire vibrer un public diversifié. Un été coloré, qui aurait tout à gagner avec encore plus de diversité.
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Trottinettes électriques : entre succès et failles sécuritaires
Adobe Stock
Au fil des années, la trottinette électrique a conquis le paysage urbain belge et s’est imposée comme le moyen de transport idéal pour se déplacer en ville. Mais derrière ses atouts, les accidents augmentent chaque année et les enjeux autour de la sécurité font souvent débat au sein du secteur de la mobilité.
Le succès de la trottinette est paradoxal : dans son dernier baromètre de la sécurité routière, l’Institut Vias constate que plus les années défilent, plus le nombre d’accidents mortels augmente en Belgique. Jusqu’en 2024, pas plus de deux victimes n’étaient enregistrées dans les neuf premiers mois de l’année. En 2025, le bilan a triplé, avec sept morts sur la route.
Si l’augmentation du nombre d’accidents de trottinettes est indéniable, la cause ne réside pas uniquement dans la démocratisation de ce mode de déplacement : “Certaines règles ne sont toujours pas respectées, notamment le fait de rouler à deux sur les trottinettes électriques (…) le fait que des enfants de moins de 16 ans continuent de rouler sur ces engins alors que c’est interdit ou bien le fait de continuer à rouler sur le trottoir. Tout ça, ça ne joue pas dans le bon sens”, avance Benoît Godart, porte-parole de VIAS.
Camille Thiry, chargée de communication à Bruxelles Mobilité, abonde dans le même sens : “En matière de sécurité routière, la trottinette électrique reste un moyen de transport peu sécurisé. Avec leur centre de gravité bas, ces engins entraînent plus de chutes, souvent plus violentes.”
A première vue, les statistiques semblent sans appel : 5 697 accidents à vélo contre
1 849 à trottinette sur les 9 premiers mois de 2025. Le vélo paraît donc plus dangereux. Mais à y regarder de plus près, cette conclusion est trompeuse.
Une fois rapportés au nombre d’usagers, les chiffres racontent une toute autre histoire. La Belgique compte environ vingt fois plus de cyclistes que d’utilisateurs de trottinettes. À proportion égale, les trottinettes électriques s’avèrent donc bien plus accidentogènes : pour un trottinettiste, le risque d’être impliqué dans un accident est 650 % supérieur à celui d’un cycliste.
Le bilan humain confirme cette fragilité. Sur les neuf premiers mois de 2025, Vias a recensé 25 décès à vélo et 7 à trottinette en Belgique. A nouveau, au delà des chiffres bruts, le ratio par utilisateur révèle une insécurité flagrante des trottinettes : 1 décès pour 21 400 pratiquants de trottinette, contre 1 décès pour 140 000 pratiquants de vélo (estimation basée sur des chiffres du SPF Mobilité et Transports).
Les utilisateurs de trottinettes sont non seulement plus souvent impliqués dans des accidents, mais ceux-ci sont aussi plus graves. La conception même de l’engin accroît la vulnérabilité des conducteurs, avance Camille Thiry. Résultat ? Lorsqu’un accident survient, la probabilité de blessures graves est deux fois plus élevée en trottinette qu’à vélo. De plus, six blessés sur dix pris en charge par les urgences après un accident de trottinette souffrent d’un traumatisme crânien, contre quatre sur dix chez les cyclistes.
Aux côtés des chiffres qui objectivent les accidents liés à l’usage des trottinettes, Benoît Godart insiste aussi sur plusieurs dispositions légales, toujours ignorées par la population. « En 2024, un accident sur dix à trottinette impliquait un jeune de moins de 16 ans. Cette étude de Vias démontre aussi que la sensibilisation doit être renforcée. Quatre Belges sur dix ignorent toujours que l’âge minimum pour conduire une trottinette est de 16 ans, quand un Belge sur trois ignore qu’il est interdit de rouler à deux sur ce type de véhicule. » L’institut belge sur la sécurité routière estime que les parents doivent participer à cette sensibilisation et cette prévention.
Bruxelles : épicentre de la micromobilitéBruxelles domine largement le paysage de la micromobilité belge, loin devant la Wallonie et la Flandre. La trottinette électrique s’est imposée comme un moyen de déplacement précieux dans la capitale.
En Belgique, un tiers des accidents impliquant des trottinettes, avec des blessés, se produit à Bruxelles. Un chiffre qu’il faut interpréter avec précaution : la capitale compte à elle seule 15 000 trottinettes électriques, selon les derniers chiffres de Bruxelles Mobilité. Le service public nuance : “L’offre est considérable, et le nombre d’utilisateurs augmente de façon exponentielle. Il est donc logique que le nombre d’accidents progresse également”. En d’autres termes, si les chiffres absolus sont en hausse, ils doivent être relativisés au regard de l’usage croissant. Bruxelles concentrait d’ailleurs plus de la moitié des trottinettes partagées en Belgique en 2024.
Des mesures à la hauteur ?Depuis le 1er juillet 2022, la législation belge a précisé certaines règles encadrant l’usage des trottinettes électriques. Parmi celles-ci, on retiendra que l’âge minimum est fixé à 16 ans, que le transport de passagers est interdit, que les usagers doivent emprunter les pistes cyclables ou la chaussée comme les cyclistes ou encore que la vitesse a été réglementée, limitant l’allure à 20 km/h maximum.
Ces mesures ont eu un effet notable immédiat sur la réduction du nombre de blessés à Bruxelles entre 2022 et 2024, selon les chiffres de Bruxelles Mobilité. Si la tendance est à la baisse à Bruxelles, elle augmente sur l’ensemble de la Belgique. Raison pour laquelle VIAS plaide pour des mesures plus drastiques : “À un moment ou un autre, il va certainement falloir plus de contrôles. Les mesures ne sont pas suffisantes, puisque le nombre d’accidents augmente”, commente Benoît Godart. L’institut demande l’obligation du port du casque, de la veste fluo, et elle demande l’homologation du curvomètre, un appareil capable de contrôler la vitesse des trottinettes, ainsi que la possibilité de saisir et détruire les trottinettes qui ne seraient pas en ordre.
Depuis l’implantation des sociétés de trottinettes partagées en Belgique, le nombre d’utilisateurs ne cesse d’augmenter. A Bruxelles, les deux opérateurs Bolt et Dott ont maintenant obligé leurs utilisateurs à partager leur carte d’identité. Ces mesures sont censées décourager les abus, l’utilisation des trottinettes par des mineurs et par conséquent, le nombre d’accidents dans la capitale.
Méthode : Notre base de travail se compose de données fournies par VIAS, dans le baromètre de la sécurité routière, et par Bruxelles Mobilité. Nos données, ainsi que nos calculs sont consultables via notre tableur, disponible via ce lien.
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Portugal : la jeunesse regarde ailleurs
Crédit photo : Marie Henrotte
« Au Portugal, les jeunes souffrent encore du passé de leur pays. » Depuis Bruxelles, l’étudiante Héléna Jill Karelsen Dos Santos constate une réalité qui se produit à 2 500 km de chez elle. Les conditions économiques poussent la jeunesse à s’expatrier. Entre augmentation du coût de la vie et un monde de l’emploi écrasant, la nouvelle génération portugaise bruxelloise témoigne des raisons pour lesquelles un retour sur ses terres natales reste compromis.
Coups de klaxon sur le boulevard de la Couronne, une Renault Clio II fait son entrée dans la foule. La voiture noire se faufile entre les centaines de piétons qui se sont donné rendez-vous. L’artère routière, fermée par la police, grouille. Une adolescente en jogging taille basse à bandes blanches sort son buste du véhicule. Elle prend appui sur la portière pour s’y asseoir et entreprend de déplier un carré de tissu. En un instant, un linge rouge et vert se déploie vers le ciel. « Força Portugal !« , scande-t-elle fièrement. Son cri s’entremêle avec ceux des autres supporters qui partagent sa ferveur. Ce soir, la demoiselle se rend au Portugal. Le restaurant de spécialités, baptisé comme le pays par son patron Albano Figueiredo, s’est équipé d’un projecteur. Au-dessus du bar, il est écrit 2004 en grosses lettres dorées. Les écharpes du Futebol Clube do Porto cohabitent au plafond avec celles du SL Benfica, club fétiche des patrons. Pour la finale de l’Euro 2004, les 23 000 Portugais de Bruxelles parlent d’une seule voix. Elle résonne dans la capitale.
« À l’époque, le trottoir était plus long, mon père, Albano, y avait installé une carriole et les gens venaient se servir de Super Bock », se souvient Rafael Figueiredo. Il regarde le plafond où un poster de la tribune du club de foot de Lisbonne recouvre toute la surface. Ses yeux se portent maintenant sur un écusson. « C’est notre terre natale, Viseu, un district au nord du Portugal. Mon père vient de là. » Le père de Rafael avait autrefois combattu dans les flammes. En 1998, il s’était rendu à l’évidence : il ne pouvait pas rester dans un pays où « ça rapportait plus d’aller à la mine que d’être pompier ». Alors, il est parti. Il a planté son drapeau à Bruxelles en ouvrant Le Portugal. Depuis, chaque midi – sauf le lundi -, il assure le service avec son fils. Dans leur langue natale, le duo s’adresse à sa clientèle mi-portugaise, mi un peu de tout. Avec le temps, certains ont gagné un cliché avec le tenancier, affiché sur le mur qui fait l’angle du bar. Au rythme de la pimba, les tables en pin verni de l’établissement voient circuler francesinha — un édifice de viandes, de pain et d’œuf, scellé au fromage fondu — et bacalhau le jour, et quelques semelles collantes lors des soirs de match. Le tout, dans une odeur enveloppante d’ail et d’oignons grillés.
C’est dans cette reconstitution que Rafael a grandi. Arrivé en Belgique à 2 ans, la majorité de ses souvenirs appartiennent au pays pluvieux. À 31 ans, il connaît le Portugal à travers ses nombreux voyages et les récits d’Albano. Mais plus les années passent, plus ses racines lui manquent. Loin des forêts de pinheiros-bravos qui peuplent sa région, il use d’astuces pour éloigner la nostalgie. L’été : « Il n’y a pas d’autre destination possible que la côte lusitanienne. » L’année : « J’ai pris des cours de langue tous les samedis. M’exercer au restaurant n’est plus suffisant. »Son objectif est clair, il rêve de retourner là-bas. Il y serait déjà si « les conditions n’étaient pas déplorables ».
— Déplorables ?
Rafael marque un silence et fixe l’extérieur, comme si la réponse à notre interrogation s’y trouvait.
De l’autre côté de la rue, une jeune fille aux longs cheveux bruns attend le bus en pinçant de ses deux doigts un petit paquet luisant. On devine à travers les taches de graisse un pastel de nata. Helena Jill Karelsen Dos Santos est arrière-petite-fille d’immigrés. Son grand-père s’était installé à Ixelles en tant que domestique. Souvent, il allait chercher sa petite-fille après l’école. Une occasion de lui léguer sa culture, qu’elle ne peut s’empêcher de transmettre à son tour.
— Vous connaissez l’histoire du Portugal ? Sans attendre de réponse, elle déroule : la domination à travers les mers, l’empire colonial. Puis, l’apnée du peuple sous Salazar, et la première vague de migration. Jusqu’à la Révolution des Œillets, où la fin de la dictature n’a tenu qu’à une fleur. Sans reprendre son souffle, elle enchaîne avec l’accession à l’UE en 1986 marquée par les opportunités de travail qui ont lancé la seconde génération d’exilés. L’entrain avec lequel Héléna s’exprime nous fait penser qu’elle a été piquée par un amour similaire à celui de Rafael pour ce Sud.
Au Portugal, elle a passé nombre de ses congés scolaires. Pourtant, y vivre n’a jamais été une option. « J’ai grandi entourée de personnes qui m’expliquaient les bons et les moins bons aspects du pays. » Ses aînés ne lui ont jamais caché la réalité économique de la nation et de sa famille. À vrai dire, elle l’avait vu de ses propres yeux. « Quand j’allais en vacances, je voyais bien que la chambre de ma cousine était plus petite que la mienne. Il y avait à peine de la place pour circuler entre son lit et la commode. Parfois ça me titille. Je me dis que si mes grands-parents n’étaient pas partis, je serais à sa place. »
En 2024, le marché immobilier portugais figurait comme le moins abordable de l’UE par rapport aux revenus de sa population.
Pour chaque membre de sa cousinade, la jeune Bruxelloise a un récit. « Récemment, une autre de mes cousines et son copain ont voulu acheter un appartement. Ils ont dû faire un prêt sur 25 ans. Ce que ça représente sur une vie, c’est inimaginable. » Elle suppose : « S’ils ont pu se lancer dans un tel investissement, c’est peut-être aussi parce qu’ils étaient deux. Certains adultes restent chez leurs parents jusqu’à 27 ou 30 ans. Ils attendent de se mettre en couple, car acheter un logement seul, c’est trop coûteux. » De 2015 à 2024, le prix de l’immobilier par rapport aux revenus a augmenté de 44%. Le marché immobilier portugais figurait ainsi comme le moins abordable de l’UE par rapport aux revenus de sa population.
Depuis quelques années maintenant, le Portugal séduit. Un flux d’une toute nouvelle catégorie élit domicile dans la République. Ensemble, les retraités et les digital nomades américains et du nord de l’Europe forment une migration dorée. Avec des revenus plus élevés que ceux de leurs nouveaux voisins, ils profitent d’un niveau des prix plus faible. En 2025, le coût de la vie au Portugal était de 26 % inférieur à celui en Belgique. En revanche, les salaires y sont deux fois moins élevés. Les investisseurs étrangers ont suivi la tendance. Ils se sont implantés dans le pays et proposent une offre calquée sur le portefeuille de ces nouveaux habitants. En parallèle, les opportunités de jobs stables et correctement rémunérés s’amoindrissent.
Alors que la plaque horaire indique qu’Hélèna va bientôt partir, on se pose une question. Pourquoi, dans sa famille, les jeunes n’ont pas fait ce choix-là, de partir ?
L’étudiante nous ramène à la réalité.
— Tu sais, les Portugais ne sont pas les meilleurs en langues. Ma famille vient de la campagne et là-bas, on leur apprend peu l’anglais, le français. Pourtant, c’est nécessaire pour trouver un travail ailleurs. Alors, non, de là où ils sont, les gens ne bougent pas trop. Dans les villes, c’est peut-être différent.
L’arrivée du 95 direction Wiener conclut notre échange. Notre interlocutrice monte dans le bus et agite le petit sachet qu’elle tient en main pour nous faire signe.
Son pochon blanc avait dégagé une délicieuse odeur de kermesse – du sucre tout juste grillé – tout au long de notre discussion. À tel point que, dans les premiers instants, il avait été compliqué de se concentrer. On avait à présent bien envie de se rendre chez son expéditeur.
O que vai querer? Um italiano. Claro!
On vient de pousser la porte de la pâtisserie Garcia, une institution qu’on ne présente plus. Au fil des discussions, on rencontre Manuel Luis De Sousa. Le trentenaire à la buzzcut porte une polaire Patagonia, en parfait Ixellois. Il boit une infusion aux écorces de citron et passe un call. Il détonne un peu dans le décor algarvien du tea-room. On l’aurait bien vu dans un espace de coworking pour passer son appel, mais non. Son collaborateur le verra entouré de façades blanches aux châssis bleus surplombées de tuiles rouges. Et il devinera juste derrière lui une petite fontaine dans laquelle, jadis, les superstitieux de passage jetaient des pièces pour faire un vœu. (Pourvu qu’il ne floute pas le fond.) Le jeune travailleur contraste un brin avec l’endroit, mais compte parmi les habitués. Il a travaillé pendant deux ans en salle.
Le Portugal, il le connaît parce qu’il y a vécu. Pendant 30 ans. Pourtant, il avait envie de partir et « la première chance, il l’a saisie ». Sa fortune, il l’a trouvée dans un petit cours de programmation. « On bossait sur un projet et un Belge dans mon groupe a aimé ce que je faisais, alors il m’a invité à venir travailler ici. » Il a alterné un temps avec son job dans la pastelaria, puis cinq années se sont écoulées. « Actuellement, je suis marié à une Belge, je vais avoir un enfant, je suis devenu Belge aussi. »
En 2025, un jeune Portugais sur trois (15 à 39 ans) avait déjà quitté le territoire.
Le Lisbonnais s’est éloigné de son État d’origine car il n’avait plus confiance en ce dernier. « Quand je suis venu ici, j’ai senti que je pouvais développer un sentiment de sécurité vis-à-vis du système. Dans un pays comme le Portugal, cela manque. On paie des impôts, mais ensuite on ne peut pas se fier pleinement aux services de santé, aux écoles ou encore aux transports. L’État ne fait pas toujours ce qu’il promet, et cela crée des problèmes sociaux. Et puis, les conditions économiques affectent la mentalité des gens. »
Sans savoir que près d’un jeune Portugais sur trois (15 à 39 ans) avait quitté le territoire en 2025, Manuel nous fait part de ses observations sur l’exode en cours. « La direction que suit la population locale, c’est plutôt de sortir du pays que d’y retourner. »
La torrada : du pain grillé et du beurre salé.Au fur et à mesure que son thé descend, le café se remplit. Filippo, le serveur, fait trembler le sol lorsqu’il accourt pour déposer les commandes. Il doit avoir déposé sa 50e torrada de la matinée à Juliette assise à la table voisine. La septuagénaire brushingée, en quête d’exotisme, avait découvert l’Algarve en tant que touriste. Frappée par la beauté de la région, elle désire à présent y poursuivre sa retraite.
On demande à Manuel ce qu’il en pense.
— Je comprends que ce soit attirant, mais ça crée des différences. C’est un peu comme s’il y avait trois mondes en un : les locaux, les digital nomades et les expatriés. Pour une partie des locaux, la vie devient chère, mais pour eux, ça reste abordable. Ce sont souvent des gens qui cherchent une bonne qualité de vie, mais qui ont déjà une certaine sécurité financière. Alors oui, il fait beau, on mange bien, la vie est agréable, mais il y a une facette de l’expérience que ces gens ne connaîtront peut-être pas, sauf peut-être après y avoir vécu longtemps.
Le Portugais n’a pas besoin de grand-chose, alors on va faire des économies sur les salaires.
Il y aurait donc une autre dimension que seul un regard dans le temps permettrait de comprendre ? Ne pouvant l’expérimenter nous-mêmes, Isabel nous en offre un aperçu. Arrivée en Belgique à ses 16 ans, la sexagénaire, plutôt discrète (elle préfère ne pas donner son nom de famille), s’était formée à l’architecture. Dans sa recherche d’un premier emploi, elle avait, selon elle, joui d’une chance dont tous les Portugais ne bénéficient pas : « Mes patrons belges avaient une très grande éthique, ce qui n’est pas forcément le cas, là d’où je viens. Encore aujourd’hui, les supérieurs considèrent que leurs recrues doivent montrer ce qu’elles valent. Du coup, ils travaillent jusqu’à douze heures par jour, pour des salaires qui ne leur permettent aucune indépendance. » Elle déplore : « Une chose qui est assez choquante, c’est que même les compagnies étrangères installées au Portugal arrivent avec cette mentalité. »
— Quelle mentalité ?
— « Le Portugais n’a pas besoin de grand-chose, alors on va faire des économies sur les salaires. » C’est quelque chose que les sociétés s’autorisent à l’étranger, mais qui n’est pas permis chez elles.
La retraitée prend une gorgée de son café comme pour faire passer la pilule. Son visage affiche un air qui devait être aussi amer que ce qu’elle avale. Pour cause, ce constat, elle le tire d’un de ses récits : « J’ai hébergé chez moi un jeune travailleur, embauché par la Fortis, au Portugal. Il était payé 1 000 euros mensuellement par la banque belge. Il travaillait sans arrêt. Ses supérieurs lui disaient : “Excellent, à la fin de l’année tu seras augmenté.” Quand il a demandé son dû, il n’a rien obtenu. Il s’est senti exploité, il est venu à la maison. » Au Portugal, ce jeune homme y vit, il y travaille. Pourtant, “il a eu besoin de prendre l’air”.
Par la suite, il a repris sa vie là-bas, avec l’espoir que les choses évoluent. L’État portugais mesure l’ampleur du défi. Il sait qu’il ne peut fonctionner sans ses jeunes citoyens. Ces dernières années, les dispositifs de soutien financier se sont multipliés. Depuis 2024, plusieurs mesures visent à alléger l’impôt sur le revenu ou à faciliter l’accès à la propriété et à la location. L’IRS Jovem, qui réduit la charge fiscale, et le renforcement du Porta 65 Jovem, qui octroie une aide directe au loyer, s’inscrivent dans cette logique de soutien aux 18-35 ans.
Le salon de dégustation se trouve maintenant bondé. On regagne la devanture de la Pastisseria. Dehors, le trottoir grouille. Certains boivent un café accoudés à la rambarde, d’autres font la queue pour rentrer. On regarde l’avenue, les jeunes qui y festoyaient il y a 20 ans sont peut-être devenus parents. Du trottoir, une maman regagne sa voiture avec son fils. Elle tient dans ses mains un coffret à gâteaux. Avant d’installer son enfant sur le siège arrière, elle lui propose de goûter ce que la boîte renferme.
— C’est un pastel de nata. On devine un accent lusitanien.
Le garçon, aux yeux noisette, doit avoir 3 ans. Puisque sa maman lui propose, il se prête à la découverte. Il croque dans le dessert qui s’émiette au sol. La sucrerie plaît. Le Portugal, il le connaît désormais à travers cette petite crème aux œufs. Et si c’était le début d’un lien avec ce pays ? Peut-être fait-il partie d’une génération qui le découvrira autrement.
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L’autre détroit
On parle beaucoup du détroit d’Ormuz, mais un autre détroit pourrait faire parler de lui s’il venait à être fermé à cause de la guerre en Iran.
Le Bab-el-Mandeb (la « porte des lamentations » en arabe) est un détroit de la mer Rouge, qui la relie au golfe d’Aden. Il sépare Djibouti et l’Érythrée, côté africain, et le Yémen, sur la péninsule Arabique.
Le Bab-el-Mandeb est l’un des couloirs de navigation les plus fréquentés au monde. Situé sur l’itinéraire empruntant la mer Rouge et le canal de Suez, il concentre plus de 10% trafic maritime mondial.
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Qui a posé le plus de questions parlementaires en 2025 ?
CC BY : Daphné Raes
Près de 14.000 questions ont été posées en 2025 par les élus fédéraux. Si ce chiffre témoigne peut-être d’une vitalité démocratique, représente-t-il pour autant une charge de travail effective pour nos députés ? Mammouth a analysé toutes les questions écrites et orales de l’année passée, et a découvert que certains députés gonflaient artificiellement leurs statistiques.
Avec leurs 13.806 questions annuelles, les parlementaires interrogent sans arrêt le gouvernement et jouent ainsi leur rôle de contrôle démocratique. Ces questions portent sur des enjeux variés : de la situation à Gaza à des dossiers locaux, tels que le marché couvert de Ciney ou l’absence de passage piéton aux abords de certaines gares. Comme le souligne le député fédéral Patrick Prévot (PS), la question parlementaire permet une remontée directe du terrain vers le monde politique : « Mes questions émanent pour la plupart des contacts que je peux avoir sur le terrain, lorsque je rencontre un secteur associatif ou d’activité économique et qui m’interpelle en me disant, attention, on a remarqué un vide juridique, ou une difficulté ».
Le nombre de questions est souvent utilisé comme un moyen de mesurer la quantité de travail fournie par un député. A ce décompte, Francesca Van Belleghem (Vlaams Belang) domine le classement avec 361 questions posées. Elle est suivie par Anthony Dufrane (MR) avec 356, et par Vincent Van Quickenborne (Anders) avec 326. « Rédiger une question écrite ou orale, ça peut ne prendre que quelques dizaines de minutes. Mais je peux en avoir une ouverte sur mon ordinateur pendant deux ou trois jours parce que j’attends des éléments complémentaires, ou que je vérifie toute une série d’éléments », avoue Patrick Prévot.
Passez votre souris sur la carte du Parlement pour découvrir le nombre de questions de vos députés.
Source : Lachambre.be · Mammouth / Julien Gillet & Tanguy Cloetens · CC photos : La Chambre
Vous trouverez plus bas la possibilité de rechercher quelle question a été posée par quel député.
Les députés peuvent poser deux types de questions : les écrites ou les orales. Mais les deux ne se valent pas. Une question écrite est souvent utilisée pour des réponses plus longues, qui nécessitent par exemple des statistiques et davantage de contexte, alors que sa version orale permet plus de spontanéité et évite un temps de réponse de parfois plusieurs mois de la part du gouvernement.
« Pour une question orale, les ministres ont un peu moins d’un mois pour répondre et ils s’y attellent généralement. Mais pour une réponse ultra-rapide sur des sujets brûlants, il faut poser la question en séance plénière le jeudi. On peut la déposer le matin même pour une réponse l’après-midi », confirme Anthony Dufrane, député fédéral (MR).
La différence majeure se situe cependant ici : pour poser une question orale il faut être… présent en commission. Et lorsque l’on est soixantième sur la liste à vouloir poser sa question, il faut parfois s’armer de patience. « Contrairement à la question écrite, la version orale nécessite une présence physique. En commission, je risque d’attendre des heures, c’est pour ça qu’une majorité de collègues abandonnent et la déposent à l’écrit. Sans critiquer qui que ce soit, c’est clair que certains parlementaires passent beaucoup, beaucoup, plus de temps que d’autres au Parlement », avoue Patrick Prévot.
Le recours à l’écrit : stratégie voulue ?
Un point crucial réside dans le mécanisme des doublons : lorsqu’un député s’absente d’une commission, il peut transformer sa question orale en question écrite. Si cette pratique reste marginale pour certains, elle devient systématique chez d’autres. « Un député peut facilement gonfler ses chiffres : s’il transforme une question orale en écrite suite à un changement de programme, l’intervention apparaît parfois en double dans les registres. Une seule question est alors comptabilisée deux fois », analyse Alex Pierre, chercheur de l’université de Liège (Uliège) qui étudie l’évolution de la question parlementaire à la Chambre.
Difficile à généraliser à l’ensemble des élus, cette stratégie de duplication est pourtant fréquente chez certains d’entre eux. 1 500 questions (sur un total initial de 13 806) s’avèrent en réalité être des doublons. Cette pratique n’est pas répartie de manière uniforme : certains partis, comme le Vlaams Belang, multiplient par exemple l’envoi d’une même question à l’ensemble des ministres. Sur un total de 3513 questions comptabilisées pour le Vlaams Belang, 442 étaient doublonnées.
Opposition vs majorité : une grande différenceLa fréquence des questions posées marque également une nette différence entre députés de l’opposition et de la majorité. Les partis de l’opposition posent en moyenne 66% de questions en plus que ceux de la majorité. Un chiffre qui n’est pas étonnant pour Alex Pierre. « C’est plus simple quand on est dans l’opposition parce qu’on peut y aller dans nos propos et dans la conception du gouvernement. » Les députés de l’opposition ne disposent pas non plus d’un accès direct au gouvernement. Cet accès, ils l’obtiennent donc au travers de questions parlementaires.
Pour des députés de la majorité, la situation diffère. Ils peuvent interroger les ministres de la coalition qui n’appartiennent pas à leur propre parti. Certaines questions permettent aussi de mettre en valeur les actions du gouvernement. « Je pense que c’est le travail d’un parlementaire d’effectuer le contrôle du gouvernement, peu importe qu’on soit dans la majorité. Mais l’opposition a beaucoup moins de retenue », concède Anthony Dufrane.
L’atout communication des députésCe travail parlementaire qui se cristallise notamment dans la question parlementaire permet en outre une visibilité importante dans les médias. Les questions orales peuvent être filmées et faire l’objet de capsules vidéos qui mettent en valeur le député et son engagement au sein du Parlement.
« Il y a cette publicité parlementaire, maintenant aussi sur les réseaux sociaux. On pose une question en plénière. C’est beau, il y a du monde, il y a le Premier Ministre qui est là, etc. » Pour Alex Pierre, si la question reste un bon moyen de mesurer l’activité d’un député, elle reste surtout un moyen très efficace d’exister dans l’espace public.
Retrouvez ici toutes les questions parlementaires du 3 février 2025 au 31 décembre 2025. Tapez le nom d’un député, d’un parti ou d’un thème dans la barre de recherche pour trouver les questions associées.
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La terre des autres
Pour les Maasaï, la terre est plus qu’un territoire. Dans le nord de la Tanzanie, là où la nature luxuriante et la faune sauvage des parcs nationaux font rêver les touristes, d’autres réalités se jouent. Derrière les discours occidentaux de protection de la nature, se cachent des politiques qui expulsent les Maasaï de leurs terres ancestrales.
Maria, Lengai, Tina, Joseph, Raen… vivent ces bouleversements dans leur chair et dans leur sang. À travers leurs voix, ce film explore les luttes et la résilience d’un peuple.
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L’essoufflement des voix ukrainiennes
Justine Defossez
Le centre communautaire Ukrainian Voices a fermé ses portes le 1er avril, fragilisant la communauté ukrainienne de Belgique, dont le statut de protection temporaire pour les réfugiés ukrainiens vient d’être prolongé pour une dernière année. Reportage sur place, quelques semaines avant la fermeture.
Il y a comme un air de printemps qui flotte dans les rues de Bruxelles. Le mois de mars est déjà bien entamé et laisse présager le retour des bourgeons et des rayons du soleil, timides mais satisfaisants.
C’est ce même air printanier qui s’installe au 89 rue de la Loi, où se trouve le centre communautaire Ukrainian Voices. Installé au cœur des institutions européennes, l’immeuble abritait autrefois le siège du CD&V. Il avait été revendu en 2022 à une société immobilière afin d’être rénové. Deux années plus tard, c’est toute une communauté qui s’y est installée afin de pouvoir s’entraider et se rencontrer autour de différentes activités.
La sonnette ne retentit qu’une demi seconde, la porte du centre s’ouvre instantanément et attire l’attention de deux réceptionnistes. Oksana et Natalia interrompent leur conversation avec Alina, qui vient récupérer sa fille du cours de français. Elle rentrera en première primaire en septembre prochain.
Oksana et Natalia s’activent derrière leur bureau. Une quinzaine de personnes se sont inscrites pour les activités prévues ce samedi 21 mars. C’est une journée particulière, puisqu’à 17h30 à lieu l’atelier pyssanka.
« C’est un peu ‘merci, au revoir’ »Derrière la réception, un sas peint d’un rouge ardent voit défiler petits et grands souhaitant rejoindre l’un des huit étages de l’immeuble. Micha en descend justement. Badge autour du cou et bloc de feuille pincé dans sa main, le directeur du centre semble fatigué, exténué même. Il vapote nerveusement en vérifiant la liste des personnes inscrites aux différents ateliers. Elles sont quelques milliers à venir ici chaque semaine depuis l’ouverture du centre.
Les allers-retours de Micha entre son bureau et le rez-de-chaussée donnent le tournis. Nous comprendrons plus tard ce qui le mine. Le printemps est bien là, mais un nettoyage imprévu s’en accompagne : le centre est contraint de fermer ses portes. « C’est un peu ‘merci, au revoir’ », dit Micha lorsqu’il nous parle de sa conversation avec Ahmed Laaouej, Ministre bruxellois de l’Action sociale. Ce dernier n’a pas donné plus d’explications quant aux raisons qui ont poussé à cette fermeture.
Avant d’arriver à Bruxelles, Micha tenait plusieurs auberges en Ukraine. Il avait rêvé d’aller plus loin en ouvrant son propre café. Pour l’occasion, il s’était investi dans la construction de mobilier d’intérieur. Un do-it-yourself habile qui ne vécut que le temps d’un mois, avant l’arrivée des soldats russes. Quand on lui demande comment il envisage la suite, il répond : « Je pense que rien de pire ne peut m’arriver après avoir tout perdu chez moi. »
La sonnette retentit à nouveau. Un groupe de grands gaillards trempés de sueur se dirige vers le sas. Ils reviennent d’un entraînement au parc. Il est 12h45, c’est l’heure du cours de boxe. Ils montent dans l’ascenseur, coincés comme des sardines, au quatrième étage pour rejoindre un local de sport où pendent de gros sacs en cuir brun foncé.
Au premier étage, un studio décoré de tapis orientaux et de mousses d’insonorisation a été aménagé pour les musiciens du centre. On y retrouve Olesia, Alsu, Valeria et Sofia. Ensemble, elles forment un girlsband, branché punk rock, inspirées par leurs idoles : Arctic Monkeys et Slipknot. Le centre est le seul endroit où elles peuvent écrire, composer et chanter, gratuitement. Sa fermeture résonne comme une défaite pour les quatre adolescentes. Timides aux premiers abords, leurs enchaînements de batterie écrasante et de basses bien grasses font vibrer tout l’immeuble. Ici, ça vit. Mais bientôt, ça ne vivra plus.
« Je sais que la vie a son propre plan pour moi »Il est 13h20. Dariia ouvre les portes du département éducation, au cinquième étage. Elle y apporte son aide aux jeunes étudiants ukrainiens pour comprendre le système d’éducation belge. Son visage rond aux yeux vert clair, accompagné de son sourire indéfectible, inspire la bienveillance. Les permanences vont commencer dans une dizaine de minutes, le temps d’une introspection.
A 23 ans, Dariia est détentrice d’un diplôme de prothésiste dentaire pour lequel elle n’a pas obtenu d’équivalence en Belgique. Après avoir quitté l’Ukraine, elle a commencé une formation au sein de l’établissement Howest à Courtrai, une institution reconnue dans le domaine du développement de jeux vidéo. Aujourd’hui, elle suit des études de marketing à la haute école Thomas Moore.
Dariia regarde une dernière fois le planning de ses consultationsDariia raconte que son plus grand défi, à son arrivée, fut de se faire des amis. Une épreuve que traversent de nombreux arrivants qui la sollicitent pour lui demander conseil. Selon elle, la fermeture du centre risque de fragiliser la communauté ukrainienne. « Ce lieu est très important pour moi parce qu’il m’a permis de comprendre comment fonctionnait le système éducatif belge. Et aujourd’hui, je peux moi-même transmettre ces connaissances aux jeunes qui s’y perdent. Ça me rend heureuse de pouvoir les aider, parce que je sais qu’ils vont y arriver ». Elle affirme également qu’elle n’aide pas seulement les étudiants ukrainiens, d’autres primo-arrivants l’ont contactée afin de répondre à leurs questions.
« Je sais que la vie a son propre plan pour moi », nous répond-elle à la question d’un éventuel retour en Ukraine. « Je me souviens avoir dit à ma mère que je ne quitterais jamais mon pays. Mais, malheureusement, la situation devenait de plus en plus difficile à vivre. Je sens qu’il y a beaucoup d’opportunités pour moi ici. J’aime la Belgique. Et puis je suis toujours à la recherche de Schtroumpfs », s’exclame-t-elle.
Une file commence à se former en dehors du local. Dariia s’empresse d’ouvrir la porte de son bureau, toujours munie de sa douceur et de son optimisme inépuisable.
Rendez-vous des artistesDirection le troisième étage. Il est 14h00, début des cours de peinture et de sculpture pour les enfants. Au bout d’un long palier à la moquette grisâtre, un local de peinture arbore les créations des petits bouts d’artistes en devenir. A l’intérieur, Varvara attaque sa toile à coups de pinceaux calculés. Elle dessine un chat noir admirant une marre de poissons koï orange. Installé sur une table non loin, Maxim, 8 ans, dessine un motif traditionnel ukrainien. Deux anges blancs, s’entrelaçant à l’intérieur d’une étoile de berger. Tatiana, la professeure de dessin, le prend en photo, tenant son chef d’œuvre.
Varvara, 15 ans, vient au centre communautaire depuis son ouverture. Elle a déjà goûté à toutes les activités, mais c’est la peinture qu’elle préfère. “Et puis, ici, il y a des cours de ‘stratégie de survie’ pour les ados, où on apprend à gérer sa confiance en soi, à se connaître et à connaître les autres”. Comme Dariia, Varvara a connu des difficultés à se faire des amis dans sa ville d’accueil.
En Ukraine, la participation à des activités extra-scolaires est fortement recommandée, ce qui favorise la création de liens sociaux dès le plus jeune âge. Selon Varvara, le centre lui a permis de pallier ce manque d’interaction dans son quotidien.
15h30. Le programme de la journée s’enchaîne avec un cours de sculpture. Un grand monsieur vêtu d’une longue chemise à carreaux vert kaki s’empare d’une salle adjacente au local de dessin. Les mains dégoulinantes de terre glaise, il guide ses élèves à la réalisation de petits objets en argile.
Assise à côté de lui, une minipouss aux cheveux longs tente d’imiter ses gestes afin de réaliser une statuette en forme de tortue. Elle se présente : « Je m’appelle Ivana, je suis en quatrième primaire et je veux devenir maîtresse d’école ». C’est la deuxième fois qu’elle vient au centre mais, tout comme sa sœur Varvara, la fermeture l’attriste beaucoup. Elle regarde sa création encore humide en fronçant les sourcils, « je pense qu’il est trop tôt pour décoller ma tortue ». Mais elle se lance dans une tentative d’extraction. La tortue se déforme, elle souffle. « J’aurai plus de chance à l’atelier pyssanka ».
Varvara et Ivana continuent d’appeler leur père, resté à Kiev, tous les jours. Les conditions pour bénéficier de l’autorisation de quitter le territoire en Ukraine sont particulièrement strictes, celles pour bénéficier du statut de protection temporaire en Belgique sont de plus en plus floues.
HéritageIl est 17h30. La dernière activité est sur le point de commencer : l’atelier pyssanka. Cette tradition ancestrale ukrainienne ayant lieu aux alentours de la fête de Pâques, consiste à décorer des œufs en cire de motifs folkloriques, dotés de différentes significations. Les oiseaux symbolisent la santé, le tournesol, l’amour. Cette technique, qui existe depuis une dizaine de siècles, était autrefois uniquement pratiquée par les femmes. Elles plongeaient les œufs en cire dans un jus de légumes qui, une fois ressortis, étaient imbibés de couleurs.
Un local s’est libéré au deuxième étage de l’immeuble. Une quinzaine de places sont réservées pour les enfants, débordants d’énergie. Un petit Micha fait mine de manger l’œuf en plastique qu’il s’apprête à peindre. Cela amuse la galerie. L’animatrice de l’activité recadre gentiment, sa figure longue et svelte suffit pour regagner l’attention des chenapans. L’atelier commence. Pour peindre un œuf pyssanka, il faut : un œuf, de la gouache, de la patience et bien souffler sur l’œuf une fois décoré.
Quelques minutes plus tard, le silence règne, preuve du début d’une concentration inébranlable. Chacun y va de sa petite couleur : du bleu, du vert, du rouge, du jaune. Un arc-en-ciel semble s’être formé au cœur de cette pièce monotone.
L’optimisme, malgré toutIl y a comme un air de printemps qui flotte dans les rues de Bruxelles. S’il apporte ses premiers rayons de soleil, il s’accompagne aussi d’une certaine mélancolie, surtout au 89 rue de la Loi. Les raisons de la fermeture du centre Ukrainian Voices demeurent incomprises, voire inconnues. Les réfugiés ukrainiens le traduisent par un manque de volonté politique, symptomatique du syndrome de la cause oubliée.
Mais ils n’en demeurent pas moins résilients. Les bénévoles, principalement des femmes, continuent de vouer leur énergie dans l’espoir de continuer à faire vivre le centre, tout en s’investissant dans l’apprentissage de plusieurs langues, afin de persévérer dans leur processus d’intégration.
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Une douche, quatre roues, de la solidarité
Photos: Victor van Ypersele
À bord de Rolling Douche, cette maraude pas comme les autres, règne une ambiance singulière. A l’intérieur de leur motor-home ? Une douche pour les sans-abris.
En ce début de mois décembre, d’épais nuages s’amoncellent au-dessus de la place Flagey. La pluie fine commence doucement à s’abattre sur le toit du motor-home, garé au centre de la place. Soudain, une alarme retentit.
« Quinze minutes pas plus, une fois que la porte de la douche se referme », explique Julien, le responsable, en coupant la sonnerie. Pierrot, un des deux travailleurs sociaux, frappe doucement à la cabine. « Salas, c’est fini la douche, on laisse la place aux suivants ! »
La porte s’ouvre et un homme d’une trentaine d’années apparait, enjoué. « C’était une bonne douche ? », demande Pierrot. Salas hoche la tête avec un grand sourire.
« T’aurais pas une veste s’il te plait ? », Pierrot fouille dans les nombreux tiroirs remplis de vêtements et lui tend une doudoune jaune. « Si tu veux, j’ai le bonnet qui va avec ! » Quelques rires fusent dans la bonne humeur générale et puis la tournée reprend, avec ses visages et histoires de vie.
Salas, entre deux blagues, son bonnet assorti à sa veste.La douche, dans le fond du motor-home, prête à être utilisée.
Rolling Douche, la solidarité sur roues
L’association « Rolling Douche » est née d’un questionnement autour des difficultés d’accès à l’hygiène pour les sans-abris. Aujourd’hui, c’est Julien qui en a repris la coordination. Il dirige une petite équipe soudée, composée de deux travailleurs sociaux, Pierrot et Florence, ainsi que de plusieurs bénévoles dont Catherine.
« On ne fait jamais exactement la même tâche », raconte-t-elle en rangeant des thermos. « Pierrot et Florence, eux, sont plutôt du côté des bénéficiaires moi, j’essaie surtout de me concentrer sur la partie comptoir. »
Julien, le responsable, entre deux services de café.Une équipe bien organisée: Florence et Pierrot, les travailleurs sociaux et Catherine, la bénévole.
Le motor-home de Rolling Douche sous la pluie battante de la place Flagey. L’eau et l’électricité sont branchées aux arrivées de la ville.
Les lundis, l’équipe s’installe à Flagey ; les mercredis, elle se déplace à Schaerbeek et les vendredis, c’est la gare du Midi. Trois après-midis par semaine donc, la douche se promène dans Bruxelles, accompagnée de deux autres associations : « Bulle », une laverie mobile et le foodtruck « le Ralliement des Fourchettes ».
« On s’est greffés parce qu’eux fonctionnent aussi par système de maraude. C’est un peu bête que chacun fasse ses choses de son côté », explique Julien.
À l’intérieur du motor-home d’occasion, chaque millimètre d’espace est consacré à des tiroirs remplis de vêtements propres et de produits d’hygiène.
Au fond, se trouve la cabine de douche. Vers l’avant, sous une fenêtre relevable, un petit comptoir a été aménagé. « C’est de la bricole », avoue Pierrot. C’est ici que les sans-abris viennent chercher un café brûlant, une soupe ou parfois juste un moment pour bavarder.
Et pour faire vivre tout cela, Rolling Douche repose presque entièrement sur la solidarité. Une dépendance fragile, mais aussi une force, selon Julien. « On voit toute une chaîne de solidarité se mettre en place », dit-il. « Parfois, des voitures arrivent avec le coffre plein de vêtements. C’est assez saisissant de voir que, malgré la crise, malgré le bruit du monde, les gens répondent encore présents. »
Un café brûlant pour Michelle, servi par Catherine.Catherine servant les cafés, Florence triant des vêtements.
Bulle, une laverie, aussi sur roues, qui accompagne Rolling Douche dans ses maraudes.
Hop, à la douche !
Tout le monde est noté sur la liste des douches, ça peut enfin commencer. « Comme on n’a quasiment que treize places, c’est premier arrivé, premier servi », explique Julien. « Ils doivent aussi respecter les règles : ne pas boire, ne pas se droguer, rester relativement sobres. Sinon, pas de douche. »
Michelle, enveloppée dans son long manteau blanc, sourit en coin : « Je suis toujours parmi les premiers. Un quart d’heure de douche, ça fait vraiment du bien. Et puis, ils sont super bien équipés, il y a même du shampoing pour les cheveux blonds ! »
Pendant que les douches s’enchaînent, l’activité ne faiblit pas : les cafés fusent, les vêtements sont distribués, les conversations animées résonnent sur la place.
Logan, assis sur un banc derrière le motor-home, raconte : « Tout le monde vient, toutes les cultures se mêlent, il n’y a jamais vraiment d’embrouille. »
Pour beaucoup, le motor-home se découvre grâce au bouche-à-oreille. « C’est un gardien de la paix, il y a 3-4 ans, qui m’a fait découvrir ça », continue Logan.
Michelle, sourire aux lèvres après sa douche.Bianca, la copine de Logan, juste avant de se laver.
Tout n’est pas tout rose
Yann, un vieux Polonais aux cheveux longs s’impatiente de se laver tout en racontant ses anecdotes farfelues à Catherine qui l’écoute un sourire en coin. Il aurait eu un autographe de Freddy Mercury en 1982 !
« Désolé Yann, on a problème avec l’eau, elle est froide », le coupe Florence. Quelques imprévus sont inévitables dans cette maraude un peu spéciale et il faut parfois se réorganiser. « Quand on est arrivés, il n’y avait pas d’eau, mais tout se passe bien », me glisse Pierrot en vérifiant chaque tuyau branché aux arrivées d’eau de la ville. « On mettra les guirlandes de Noël quand on aura l’électricité », ajoute Julien en riant.
Yann et sa rencontre avec Saint-Nicolas, une de ses nombreuses anecdotes.Parmi les nombreux dons, une caisse débordant de vêtements.
Et puis, au milieu de cette routine bien rodée, la réalité de la rue rappelle vite qu’ici, rien n’est jamais simple. « Aujourd’hui, par exemple, un homme est arrivé avec un énorme cocard », raconte Julien. « Il s’est fait tabasser ce week-end. Il y a toujours quelque chose qui te ramène à la brutalité de la rue. » Et chaque lieu a son propre visage : les publics diffèrent d’un quartier à l’autre. « A la Gare du Midi, les bénéficiaires sont parfois plus difficiles à aborder, et le sentiment d’insécurité y est plus fort », précise Pierrot. Et l’ampleur du besoin se rappelle à tous : selon le dernier rapport de Bruss’help, environ 10 000 personnes sont sans-abri ou mal-logées à Bruxelles.
C’est la fin de la journée, après quelques soucis d’eau chaude, Yann arrive finalement à prendre sa douche, c’est le dernier. La pluie tombe toujours autant, la place Flagey, plongée dans le noir est presque vide. Chacun est retourné à son abri. L’équipe, fatiguée, commence à ranger le matériel mais se prépare déjà pour la prochaine maraude, consciente que le besoin reste constant dans la rue.
Yann, avant sa douche, arborant fièrement son t-shirt de Queen.The post Une douche, quatre roues, de la solidarité appeared first on Mammouth Média.
Quand l’Espagne dit non à Trump
Crédits : Øyvind Holmstad
“Non à la guerre”. C’est ce que Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol a répondu à Donald Trump. “Les conflits armés ne sont pas une solution, nous ne répéterons pas les erreurs du passé”, le dirigeant espagnol n’apportera pas son aide aux Etats-Unis dans la guerre au Moyen-Orient. Une position de l’Espagne dans la continuité de sa lutte face à la montée de l’extrême droite. Le pays serait-il le dernier en union européenne à ériger des remparts contre l’extrême droite ?
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L’hypnothérapie, une pratique en plein essor
unsplash : cc Sumaid pal Sing Bakshi
Depuis quelques années, l’hypnose thérapeutique prend de plus en plus de place dans le domaine du soin et du bien-être. Loin des clichés, elle suscite un intérêt grandissant, autant chez les praticiens que dans le grand public. Mais au fond, que dit cet engouement de notre société actuelle ? La société est-elle en train de s’ouvrir à de nouvelles façons de se comprendre et de se soigner ?
Un podcast d’Aïcha Adghoghi, Louis Dixon et Alyah Lukunku.
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La responsabilité du psy en question
Le procès d’un psychiatre bruxellois, jugé après la chute d’une de ses patientes en 2018, interroge les limites de la responsabilité médicale en santé mentale. Entre obligation de moyens, recommandations professionnelles et gestion de l’urgence, l’affaire souligne les zones d’ombre du suivi psychiatrique.
Le 19 novembre 2018, la vie de Sophie s’est fracassée sur le bitume d’une rue d’Uccle. Ce jour-là, cette mère de 32 ans chute de son balcon du troisième étage. Dans l’appartement, Zoé, son bébé de trois mois et demi, dort encore.
Huit ans plus tard, l’audience de la Place Poelaert confronte deux mondes : la réalité d’un corps brisé et la défense d’un psychiatre qui estime avoir agi avec la prudence requise par sa profession. Entre les boiseries de la salle d’audience, le docteur de 71 ans fait face à son ancienne patiente. Les noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes concernées.
Tout commence par une transition invisible : l’arrêt de l’Abilify au profit de l’Haldol, un antipsychotique qui en remplace un autre mais permet à Sophie d’allaiter. Son psychiatre se porte “ garant “ de ce sevrage. Pourtant, les signaux d’alarme saturent la ligne. Six appels en sept heures. À midi, le cri d’alarme est sans équivoque : Sophie demande qu’on vienne chercher son bébé car elle ne s’en sent plus capable. La réponse du psychiatre, alors en consultation avec un patient autiste, reste le pivot de l’accusation : « Prenez vos gouttes, je vous rappelle dans 30 minutes ». Le rappel n’aura jamais lieu. Sophie décrira ce moment comme une plongée dans le vide : « J’ai vraiment le sentiment qu’il n’a pas voulu écouter, qu’il a cet ego démesuré qui fait que, comme lui est dans les parages, ça suffit ».
Pour Suzanne, psychiatre interrogée en marge du dossier, la situation est évidemment complexe et délicate : « En psychiatrie, les choses sont rarement linéaires. On sait qu’une femme qui vient d’accoucher et qui est dans un état dépressif présente potentiellement un risque de tentative de suicide. C’est au psychiatre d’évaluer, en fonction des recommandations professionnelles les “guidelines” et de ce qu’il connaît de la patiente, ce qu’il est adéquat et possible de faire à ce moment-là. »
Ces guidelines correspondent à des recommandations officielles, qui varient selon les pays et s’appuient aussi sur la littérature scientifique internationale. Elles encadrent les pratiques, choix des traitements médicamenteux, modalités de suivi, ou encore attitudes thérapeutiques à adopter. « Elles définissent ce qui est considéré comme une bonne prise en charge. S’en écarter peut être justifié dans certains cas, mais cela peut aussi être reproché au praticien », précise la psychiatre.
Au-delà de ces recommandations, la déontologie impose au médecin d’agir « selon les règles de l’art », c’est-à-dire en respectant un ensemble d’obligations professionnelles et éthiques. Cela inclut notamment la continuité des soins. Pour autant, les psychiatres ne sont pas tenus d’être disponibles en permanence : « Il n’existe pas d’obligation d’être joignable à tout moment. En revanche, il est attendu et cela peut relever d’une exigence légale d’orienter le patient vers des dispositifs d’urgence, comme par exemple via un répondeur indiquant les numéros à contacter en cas de crise. »
Enfin, la prise en charge ne se limite pas aux médicaments. « Il s’agit d’un ensemble de pratiques, d’un protocole d’attitude qui peut être adapté selon les situations », conclut-elle.
L’alerte finit par ne pas passer par le bon canal. Plutôt que de prévenir les secours, le psychiatre contacte la mère de Sophie. Celle-ci se précipite au domicile d’Uccle, mais le dialogue est déjà rompu. Dans un état de confusion extrême, Sophie refuse toute aide et met sa propre mère à la porte avant de s’enfermer seule.
C’est dans ce laps de temps suspendu que tout bascule. Sophie envoie un message d’adieu au Docteur et franchit la rambarde. Sur le banc des prévenus, le psychiatre reste de marbre. Ses avocats plaident l’impossibilité d’agir : « Un psychiatre n’est ni un gardien, ni un devin ». Ils invoquent une « obligation de moyens », affirmant que le médecin a fait ce qu’il pouvait avec les informations dont il disposait.
Le réquisitoire du Parquet a statué : tout en reconnaissant une « négligence », la procureure du roi a demandé l’acquittement. Le motif ? L’impossibilité de prouver avec une certitude absolue qu’une intervention plus rapide des secours aurait empêché le saut. Pour Sophie, c’est la double chute : celle du corps en 2018, puis celle devant la loi huit ans plus tard.
Pourquoi attendre 2026 pour juger ce silence ? Le dossier est le miroir d’une justice belge à bout de souffle. Trois juges d’instruction et de multiples recours de la défense ont étiré l’attente sur près d’une décennie. Pour Sophie, marquée par des séquelles physiques lourdes et des douleurs chroniques, ces années ont été celles d’une reconstruction.
L’image la plus forte restera celle de l’été 2019 : Sophie, s’appuyant sur son rollator au centre de revalidation, et la petite Zoé apprenant à marcher au même instant. Mère et fille réapprennent ensemble.
Aujourd’hui, Sophie dit ne pas attendre de réparation financière, mais une reconnaissance. Le 6 mai, le tribunal dira si, ce jour-là, le médecin a manqué à ses obligations ou si, face à l’urgence psychiatrique, certaines décisions échappent encore au cadre du droit.
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« Il n’y a pas de foyer comme ton propre foyer »
Crédit photos : Thibault Herpoel (CC by ND)
Venus de petits villages perdus in the middle of nowhere ou de Dublin, ils investissent désormais les quartiers européens de Bruxelles. Où les parois abruptes de verres et de béton de Maelbeek et Schuman ont supplanté les Cliffs of Moher et les falaises de la côte ouest. Ils avancent leur accent chantant dans les couloirs des institutions, des entreprises et des lobbies jouxtant le Berlaymont et l’Espace Léopold. Les Irlandais de Bruxelles présents dans la capitale sont majoritairement jeunes, discrets. De passage aussi. Ils sont arrivés dans la capitale pour fuir les loyers excessifs de Dublin et le manque de perspective d’emploi. Le soir, au pub, les conversations mélancoliques glissent souvent vers la Maison. L’Irlande est un pays qu’ils aiment profondément, mais qu’ils ont quitté à la recherche de mieux.
Les pavés des Halles Saint-Géry, dans le centre de Bruxelles, sont bondés. Les Irlandais emplissent les rues du centre pour emporter toute la ville dans la fête. Le temps est radieux sur la capitale en ce dimanche de mars. Comme un pied de nez à l’heure de célébrer un peuple surtout connu pour la pluie.
Les violons et accordéons des différents groupes folkloriques donnent le pas de la parade, devançant un cortège aussi hétéroclite qu’uni. Ils fêtent tous la Saint-Patrick, du nom de leur Saint, et célèbrent leur culture à travers le monde.
Fidèles à leur réputation, ils prennent ensuite place dans les pubs de la capitale. Dont fait partie le James Joyce. Un petit pub situé à l’ombre des buildings du quartier européen. « Depuis que je suis arrivé à Bruxelles, je n’avais jamais connu ça », se remémore Callum Delaney. « Le bar était rempli, les gens dehors sur les trottoirs, c’était fou ».
Deux jours plus tard, l’atmosphère est plus calme au James Joyce. Tout ici rappelle l’Irlande dans les moindres détails : ambiance feutrée, des cadres remplissant les murs, une odeur indicible de Guinness. Quelques groupes d’amis côtoient les costards cravates des fonctionnaires européens. Dans un coin, un jeune expose son exploit à sa table : il a Split the G. Une tradition qui consiste à boire la première gorgée d’une Guinness afin que le niveau de la bière s’arrête exactement au milieu de la lettre « G » du logo sur le verre.
Des cadres en nombre, une ambiance tamisée, des Guinness : nous sommes au bon endroitCallum est venu à Bruxelles, d’abord pour trois mois, pour visiter son frère. Cela fait désormais 12 années qu’il vit ici. « Je me suis vu offrir un job, j’ai rencontré des gens et puis je suis resté, c’est aussi simple que cela ». Il sert une Guinness à un client. En deux temps, pour garder la mousse. Et poursuit. « Je reviendrai sûrement à la maison quand je serai à la retraite. Je suis rentré en Irlande il y a peu, et j’ai regardé les offres pour les appartements. C’est beaucoup trop cher pour les emplois disponibles ».
Il pose la Guinness sur le comptoir. Sláinte. (Santé en gaélique).
Caroline Mantl, 57 ans, est une habituée de longue date de ces quartiers européens de Maelbeek et Schuman. Aujourd’hui, elle travaille chez Eurocontrol, une organisation intergouvernementale indépendante.
Elle est assise sur la petite terrasse d’un café branché de Mérode, un cinnamon roll dans une main, la laisse de Théo (son yorkshire terrier espagnol) dans l’autre. Elle s’excuse, prend un appel, puis se lance. Elle est arrivée en Belgique en 2002. Comme tant d’autres Irlandais après elle, ses premières foulées se sont faites sur le tarmac de l’aéroport de Charleroi.
Théo n’aime pas l’eau depuis qu’il a été sauvé de la noyade. Caroline, elle, est une des irréductibles celtes n’aimant pas la Guinness.Caroline devait rester un an. La quinquagénaire n’a plus quitté la Belgique depuis. « Je viens de rendre visite à ma fille il y a quelques semaines, elle est partie faire ses études au Trinity Collège. Dublin a bien changé en vingt ans. C’est devenu beaucoup plus multiculturel, ils ne sont plus tous ginger comme moi ». Cheveux roux clairs, yeux bleus accordés avec son chemisier ligné. Caroline se marre.
Pourtant, elle ne se voit pas retourner vivre en Irlande de suite. « Les possibilités de travail y sont limitées, par rapport à Bruxelles. Et la vie y est plus chère. A ma retraite, pourquoi pas, mais vivre là-bas 365 jours par an, pas question. Je deviendrais folle. C’est trop petit, et beaucoup plus difficile pour voyager. En Belgique, tu peux aller en Allemagne et le jour d’après aux Pays-Bas. L’Irlande est beaucoup plus isolée. Mais je porte toujours l’Irlande dans mon cœur ». Elle évoque la mer, le banter*, la culture du pub, la gentillesse et la drôlerie de ses compatriotes. Autant de souvenirs fugaces qui tracent une certaine mélancolie sur son visage.
« Vivre en Irlande à ma retraite, pourquoi pas. Mais 365 jours par an, hors de question. Je deviendrais folle. »
Elle est fière de son pays. Une nation qui a énormément souffert. Au cours des deux siècles passés, l’Irlande a subi de gros épisodes d’émigration. La Grande Famine (qui a causé un million de morts et mis sur les routes autant de déplacés), le joug britannique ou la pauvreté de la population ont constitué une multitude de raisons qui ont poussé des millions d’Irlandais à fuir le pays. Encore aujourd’hui, l’Irlande fait face à des vagues d’émigration. Malgré la période prospère du début des années 2000, au cours de laquelle l’Irlande était qualifiée de tigre celtique, la crise financière et la crise du logement ont forcé bon nombre de compatriotes à quitter le pays.
« C’est en partie pour cela que l’Irlande est proche de l’Europe. Dans les années 60 et 70, nous nous appauvrissions fort. L’Europe nous a beaucoup aidé. Dogs on the streets appreciate what EU made for us ».
No matter where you’ll go, you’ll find an IrishmanCette perception de l’émigration est encore fort ancrée dans les mémoires. Dont celle de Caroline.
« On émigre encore beaucoup, même si c’est plus pour des raisons économiques aujourd’hui. C’est un concept qui ne nous effraie pas et qui ne nous est pas inhabituel. Il y a cet esprit en nous qui se dit ‘vas-y, on verra bien ce que ça donne’. C’est aussi plus facile de partir aujourd’hui. Partout dans le monde, tu trouveras une communauté irlandaise avec un pub et des clubs de foot gaélique. J’ai des amis en Chine qui sont membres d’un club de foot gaélique ».
Bruxelles aussi est imprégnée de cette culture : clubs de sport, de lecture et de danse irlandaise, événements tournés autour de la culture irlandaise… Les opportunités sont légion pour les expat’. « La communauté irlandaise de Bruxelles est assez forte ». Jack Mattijnssens sort son téléphone et montre des photos du bal qu’il a organisé en marge de la Saint Patrick, au Kitty O’Sheas. Il est membre de l’Irish Club of Ireland.
« Ma fille Stella a 18 mois, et parle déjà mieux français que moi »Le belgo-irlandais se sent profondément connecté à sa patrie d’origine. Il a habité Drumshanbo, un petit village « in the middle of nowhere », comme il dit. « Ils y font du bon whisky, on devrait le goûter ensemble une fois. »
Il a quitté le village il y a une dizaine d’années, pour Dublin d’abord, puis pour travailler aux alentours du Parlement européen. Mais sa fierté du pays et de la culture irlandaise est toujours présente.
Home is where the heart isQuelques heures plus tard, on se trouve à Etterbeek. Au bord du terrain de rugby de la VUB, l’Université Libre de Bruxelles où les cours se donnent principalement en néerlandais.
Le Brussels Craobh Rua occupe le terrain central deux fois par semaine. C’est le club de football gaélique de la capitale. Sur une moitié de terrain, une dizaine de filles, munies d’un casque, frappent une petite balle avec un camán (bâton en bois utilisé dans des sports gaéliques ou traditionnels). Elles jouent au camogie, la version féminine du hurling. A côté, l’équipe masculine de foot gaélique finit son entrainement, frappant la balle à la fois des mains et des pieds. Leur coach varie entre injonctions dans un anglais inaudible et coups de sifflet. C’est par l’un d’eux qu’il conclut l’entrainement.
L’ambiance est légère. Ben Cunningham a le visage marqué par la sueur et l’effort consenti. Il enfile un pull pour contrer la fraicheur de cette soirée du mois de mars. Ses coéquipiers le tannent :
– Ne lui dis pas qu’on annule l’entrainement de jeudi pour aller au pub, on dira encore que nous sommes alcooliques.
Tous se mettent à rire. Puis, Ben se retourne et dit à notre attention :
– So, boy, what’s the crack?
Devant mon visage étonné, il rectifie, hilare : « Mes collègues étrangers au bureau me font la même réaction ». Ben est fonctionnaire à la représentation permanente de l’Irlande auprès de l’Union européenne. Il poursuit, toujours le sourire aux lèvres. « C’est une expression typique irlandaise pour demander si tout va bien. Je ne veux pas de drogues ».
Le jeune homme de 26 ans est arrivé l’été dernier, et est rapidement entré dans l’équipe. « C’est essentiel d’encore pouvoir faire du sport, voir d’autres Irlandais… Je me sens à la maison et ça m’évite d’avoir le mal du pays, comme je suis un peu casanier ».
Pour comprendre les règles du football gaélique, on repassera« Faire du sport, voir d’autres compatriotes m’évitent d’avoir le mal du pays »
Ce job de fonctionnaire, était une opportunité professionnelle de quatre années, qu’il a saisie. Au terme de ce contrat, un poste l’attendra à Dublin. « Mais on verra bien, Bruxelles est une ville qui plait aux gens. Peut-être que je vais rester, beaucoup de membres du club l’ont déjà fait ». La douceur des parcs n’est pas le seul argument faisant pencher la balance. « Venir ici est aussi une opportunité pour économiser de l’argent. Ici, je peux louer un appartement et économiser, ce qui n’est pas le cas à Dublin ».
En Irlande, une étude publiée en 2025 par le National Youth Council of Ireland, affirme une tendance d’expatriation des jeunes Irlandais. Selon les chiffres, 60% des moins de 25 ans sont tentés de partir à l’étranger pour avoir une meilleure qualité de vie, et 30% considèrent sérieusement cette option.
Ben Cunningham en fait partie, tout comme son coéquipier Donald Brady.
« A la fin de ma vingtaine, j’étais toujours obligé d’habiter en colocation ou avec un propriétaire à Dublin. C’était impossible de louer seul »
Originaire de Sligo, à la pointe nord du pays, le chargé de communication dans une ONG vit à Bruxelles depuis janvier 2024. Il est venu pour rejoindre sa copine. « J’étais à la fin de la vingtaine, et je vivais à Dublin, toujours en colocation, car il était impossible de louer seul. Cela n’a pas été difficile de partir ». Le premier mois a été rude. L’hiver est une période creuse pour les offres d’emploi, et il neigeait beaucoup plus qu’en Irlande. « J’ai souffert mentalement, mais ça n’a duré qu’un mois heureusement. J’adore Bruxelles, le Bois de la Cambre et toute la multiculturalité autour. Avec ma copine italienne, nous projetons d’y vivre encore quelques temps ».
Donald Brady a attendu un an avant de se remettre au foot gaélique, à cause de problèmes aux genouxLe lendemain matin, nous recevons un SMS : « Je suis déjà à l’intérieur. Je vous attends ». Foutu vélo qui déraille, nous nous excusons du retard. Niall Curley sourit et nous invite à sa table. C’est son heure de pause (lui aussi bosse à Maelbeek).
Il est parti il y a quelques années d’Irlande, de son petit village de Bandeslow, en plein centre de l’Irlande. A 30 ans, il adore sa vie bruxelloise : pour preuve, il vient d’acheter un appartement du côté de Koekelberg. Mais il n’exclut pas de revenir un jour dans son pays d’origine. « Je reviendrai un jour en Irlande, à la campagne. Mais pour l’instant, je suis assez libre de mes choix. Je suis fier de mon pays, de dire I’m Niall from Ireland. Car les gens ont une bonne image de nous, d’un peuple ouvert, romantique et toujours prêt à rire ».
Niall, lui aussi, n’est pas un fan de Guinness. Un de mes stéréotypes est donc biaisé…Bruxelles, Londres, Berlin. Peu importe où sera Niall dans quelques années, lui-même ne le sait pas. Comme lui, la communauté irlandaise de Bruxelles est perpétuellement en mouvement. Mais toujours avec l’Irlande dans leurs bagages. Car c’est un pays qu’ils aiment, mais dont il se sont détachés pour mieux vivre ailleurs. Même si la mélancolie du pays les rattrape parfois.
En partant, Niall lance : « Níl aon tinteán mar do thinteán féin ». Il n’y a pas de foyer comme ton propre foyer.
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Lutte contre l’antisémitisme: La Belgique se cherche encore une stratégie
Palais de la Nation où se réunit le Parlement fédéral Crédit: Edison McCullen.jpg
Alors que la Belgique fait face à une recrudescence d’actes antisémites sur son territoire, deux propositions de résolutions jointes ont été déposées au Parlement afin de renforcer la lutte contre ce phénomène. Mais leur portée suscite déjà des critiques.
Ce mardi 31 mars en commission parlementaire, François De Smet (DéFI) a présenté un texte visant à désigner un coordinateur national de lutte contre l’antisémitisme. De son côté, le MR a défendu une proposition plus large, appelant à un renforcement global des politiques en la matière.
Ces textes n’ont toutefois pas convaincu l’ensemble des députés. Certains jugent la désignation d’un coordinateur national peu efficace et coûteuse. « Un brol en plus » résume Benoit Lutgen (Les Engagés) pour qui cette mesure serait une structure supplémentaire qui apporterait de la confusion.
Une situation qui se dégradeCes débats interviennent dans un contexte particulièrement préoccupant. Selon Unia, 192 dossiers liés à l’antisémitisme ont été ouverts en 2025. Cette tendance se confirme en actes concrets sur le terrain ; que ce soit l’attentat contre une synagogue à Liège ou plus récemment l’incendie d’un véhicule dans le quartier juif d’Anvers.
Pour Yves Oschinsky, président du CCOJB (Comité de coordination des organisations juives de Belgique), la situation s’est « très largement aggravée depuis le 7 octobre 2023 ». « Chaque fois qu’il y a une tension au Moyen-Orient, il y a une répercussion pour la communauté juive » , explique-t-il. Il évoque également « une très forte inquiétude de la communauté juive qui en pousse certains à masquer leur appartenance à la communauté dans l’espace public ».
Face à cette situation, les autorités ont renforcé la sécurité autour des sites sensibles, avec le déploiement de près de 200 militaires devant des écoles, synagogues ou encore l’ambassade d’Israël. Mais cette réponse, bien qu’elle rassure la communauté, « constitue simplement une mesure de dissuasion par rapport à des attentats mais n’est pas suffisante pour la communauté juive », explique Yves Oschinsky.
Une Belgique à la traîne en EuropeAu niveau européen, la lutte contre l’antisémitisme s’est structurée ces dernières années. La Stratégie européenne de lutte contre l’antisémitisme et de soutien à la vie juive incite les États membres à prendre des mesures concrètes. Sur les 27 États membres, 23 pays ont déjà mis en œuvre des stratégies ambitieuses qui ont débouché sur des initiatives efficaces.
La Belgique reste l’un des seuls pays sans stratégie nationale.
Yves OschinskyCependant, selon un rapport d’étape de la Commission européenne publié en octobre 2024, quatre pays ne disposaient toujours pas de stratégie nationale spécifique ni de mesures dédiées : la Belgique, la Lituanie, Malte et la Pologne.
Dans ce contexte, la Belgique apparaît en retrait. « Elle reste l’un des seuls pays sans stratégie nationale », déplore Yves Oschinsky.
Actuellement, la lutte contre l’antisémitisme est coordonnée au niveau interfédéral par le service Égalité des chances du SPF Justice. Ce mécanisme vise à instaurer une concertation entre autorités, associations juives et organismes de promotion de l’égalité.
Par conséquent, la Belgique a désigné le chef du service Égalité des chances comme coordinateur chargé de la lutte contre l’antisémitisme.
Mais cette solution est jugée insuffisante. Le texte de François De Smet souligne que la désignation d’un haut fonctionnaire ne garantit pas l’indépendance nécessaire et ne répond pas à l’esprit de la Stratégie européenne.
Pour Yves Oschinsky, le mécanisme est inefficace : « C’est une personne qui consacre deux fois deux heures par an aux réunions et qui ne coordonne rien d’autre. » Il plaide pour un vrai coordinateur national : « L’objectif est d’avoir quelqu’un qui pilote réellement l’élaboration d’une stratégie de lutte contre l’antisémitisme. »
Des visions divergentesAu Parlement, le consensus est loin d’être acquis. Une des alternatives proposées, jugée plus utile, serait un magistrat de référence au parquet qui traiterait des plaintes liées aux actes antisémites. Selon certains députés, c’est la justice qui doit s’occuper de la lutte contre l’antisémitisme. « Il faut des sanctions et pas nécessairement de la coordination » déclare Benoît Lutgen (Les Engagés).
Si cette piste est jugée intéressante par le CCOJB, elle reste insuffisante. « Ce n’est qu’une petite réponse à une problématique beaucoup plus large », estime Yves Oschinsky.
Reste à savoir si les initiatives actuellement discutées permettront de répondre à l’ampleur du phénomène. Faute d’accord, la Belgique continuera d’avancer sans véritable stratégie.
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